Résumé : La foi comporte deux versants, la dépendance et la liberté. L’expérience de la liberté s’accorde mieux avec les attentes d’aujourd’hui que celle de la dépendance d’un dieu extérieur au monde qui est refusée, bien que notre vie ne soit pas entre nos mains. La Trinité Divine nous met en face d’une personnalisation qui nous révèle le sens de notre propre personnalité. Nous ne pouvons rencontrer Dieu qu’au cœur de notre autonomie et comme le fondement et le ferment essentiel de notre liberté. La liberté authentique c’est d’être libre de soi et ne pas se subir ; c’est jaillir dans une nouveauté totale, dans un regard d’amour vers le Dieu qui nous habite et qui est le secret ultime de notre intimité. L’expérience de la dépendance est irrécusable mais elle est dépassée par l’expérience de la libération.
Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d’entrer plus profondément dans le texte. Pour l’écoute, affichez immédiatement le texte complet en cliquant sur « lire la suite ».
L’homme éprouve sa dépendance, mais la refuse au nom de son autonomie et de son inviolabilité
Notre vie n’est pas entre nos mains
La religion – ou, si vous le voulez, la foi – la religion comporte deux versants : le versant de la dépendance et le versant de la liberté.
Nous pouvons faire l’expérience de la dépendance à chaque seconde, puisque nous ne savons pas pourquoi nous continuons à vivre : nous pouvons, à chaque instant, être saisis par un infarctus, ou par une hémorragie cérébrale sans que rien nous le fasse présager – en sortant même d’une consultation médicale qui nous garantissait que tout était en ordre parfait. Nous continuons à vivre, mais nous ne savons pas si, dans une seconde, ce ne sera pas fini. Nous constatons donc, de la manière la plus évidente que notre vie n’est pas entre nos mains, qu’elle dépend d’autre chose, ou de Quelqu’un d’autre.
Cette expérience se multiplie, se ramifie à l’infini, parce que l’homme n’est pas seulement confronté avec cette mort qui est logée au fond de lui-même, mais il est confronté avec les forces de la nature, avec la tempête, avec l’orage, avec la foudre, avec le raz-de-marée, avec le volcan, avec le tremblement de terre, avec le typhon, avec la sècheresse ou l’inondation : il est donc environné de périls auxquels il ne peut pas faire face de lui-même. Ils sont trop grands pour ses forces et ils risquent constamment de l’anéantir.
Outre ces périls de la nature – qui viennent de la nature – des périls qui viennent de l’homme : l’insécurité sur les grand-routes où on peut être assassiné, l’insécurité qui vient des voisins qui peuvent vous envahir, puisque l’histoire est jonchée de champs de batailles où chacun essaie de tracer avec le sang – des autres et le sien propre – des frontières sûres.
Une dépendance totale qui induit une terreur sacrée
Donc, l’homme se sent circonvenu par un réseau de dépendances illimité qui donne le sentiment que sa vie, à tous égard, n’est pas dans sa main, qu’il dépend de l’univers et qu’il dépend, finalement, de Quelqu’un. C’est du moins sous cet aspect que la religion peut se présenter et qu’elle a été vécue – et qu’elle est encore vécue – par un très grand nombre de croyants dans toutes les confessions.
Rappelez-vous cette scène du 20ème chapitre de l’Exode, après la promulgation du Décalogue : devant ces tonnerres, ces lueurs, ce son de trompe et la montagne fumante, tout le peuple trembla de peur et se tint à distance. Et il disait à Moïse : « Parle-nous, toi, et nous pourrons entendre. Mais que Dieu ne nous parle pas car alors c’est la mort ! » Moïse répondit au peuple : « Bannissez toute crainte, c’est pour vous éprouver que Dieu est venu et pour que sa crainte vous demeure présente, vous demeurant présente, vous empêche, vous garde de pécher. » Le peuple se tint donc à distance et Moïse s’approcha de la nuée obscure où était Dieu.
Nous sentons bien, dans cette terreur sacrée, le sentiment d’une dépendance totale, car Celui qui parle sur la montagne, et qui vient de donner les Tables de la Loi, pourrait écraser ce peuple en un instant, puisque ce peuple est incapable par lui-même d’assurer sa subsistance et sa continuité.
La dépendance est le fondement de la vénération craintive des divinités
On ne saurait récuser une expérience aussi profonde que celle de la dépendance comme fondement du « numen » (1), de cette espèce de vénération devant la ou les divinités dans les mains desquelles est l’homme, à ce point qu’il ne peut se tirer d’affaire tout seul.
Donc, il est certain que, il y a un aspect où la religion relève d’une expérience de la dépendance, que nous pouvons tous faire, et qu’il est impossible de nier. Et dans la mesure où l’homme éprouve Dieu de cette manière – comme celui dont il dépend essentiellement – on comprend que il éprouve à son égard une révérence mêlée de crainte, et que, il ne puisse que se tenir dans une attitude de supplication pour obtenir les secours qui lui sont indispensables pour continuer à vivre.
Dans la foi populaire, on retrouve cet élément – entendons la foi la moins éclairée – on retrouve cet élément. Vous vous rappelez le mot du paysan vaudois qui a vu tomber la pluie sur ses récoltes pendant six semaines : elles sont pourries, elles sont perdues et il ne peut retenir ce cri : « Je ne nomme personne, mais c’est dégoûtant ! » Je ne nomme personne ! Évidemment, c’est une allusion très discrète à ce Bon Dieu qui peut envoyer la pluie ou le soleil – selon les cas – mais qu’on ne voudrait pas, tout de même, blasphémer en le nommant, mais on ne peut pas s’empêcher non plus d’exprimer cette plainte devant ses récoltes anéanties.
Donc, on ne saurait récuser une expérience aussi profonde, aussi ancienne, aussi universelle que celle de la dépendance comme fondement du “numen” (1), de cette espèce de vénération devant la – ou les – divinités dans lesquelles l’homme est dans leurs mains, tellement que, il ne puisse se tirer d’affaire tout seul.
Quel est le sens de l’homme s’il est créature de Dieu ?
L’expérience de la liberté est ce qui peut nous toucher le plus profondément et qui s’accorde le mieux avec les problèmes d’aujourd’hui.
Il y a une autre expérience qui est celle de la liberté. Et ceci est ce qui peut nous toucher le plus profondément et qui s’accorde le mieux avec les problèmes d’aujourd’hui. L’expérience de la liberté, le type qui la représente le plus parfaitement, si vous voulez, c’est Nietzsche.
Nietzsche, qui accepterait que l’homme crée Dieu – en créant le surhomme et en se dépassant sans cesse – mais qui ne peut pas accepter que Dieu crée l’homme, parce que cette création, si elle était réelle – si vraiment l’homme était une créature de Dieu – cette création détruirait le sens même de l’homme.
Vous vous rappelez ses deux aphorismes, si souvent cités : « S’il y avait des dieux, qu’y aurait-il à faire ? » Tout serait fait ! Si les dieux se mêlent de l’Histoire et du monde et s’ils sont tout-puissants et s’ils savent tout, ils décident de tout et l’homme ne décide plus de rien : sa vie est écrite d’avance, son histoire est bouclée, il n’est qu’un fantoche dans les mains d’un despote qui se moque de lui. Il n’y a plus rien à faire parce que tout est fait. La vie perd sa saveur, elle ne peut plus être aucunement une aventure.
Un Dieu ne viole-t-il pas notre autonomie et ne détruit-il pas notre liberté ?
Dans le sens de Nietzsche, s’il y avait des dieux ils violeraient l’autonomie humaine, ils détruiraient sa liberté, ils seraient des ennemis de l’esprit.
Et l’autre aphorisme, c’est : « S’il y avait des dieux, comment supporterais-je de n’être pas Dieu ? » En effet, pourquoi lui plutôt que moi ? Il faut bien entendre cet aphorisme. Il procède, il jaillit d’une prise de conscience aiguë de l’autonomie humaine et de l’inviolabilité de la liberté humaine ; si vous voulez, en allant jusqu’au bout, d’une prise de conscience de l’homme comme esprit. Si l’homme est esprit, personne ne peut forcer son intimité, si l’homme est esprit, personne ne peut le contraindre. Et, s’il y avait des dieux – toujours dans le sens de Nietzsche – s’il y avait des dieux, ils violeraient cette autonomie, ils détruiraient cette liberté, ils seraient des ennemis de l’Esprit.
Nietzsche cite ce mot d’une enfant à qui sa mère dit : « Mais attention ! Tu es sous le regard de Dieu, Dieu voit tout, tu ne peux pas lui échapper. » Et la petite lui répond : « Mais c’est indécent ! » Tant elle sent que ce regard de Dieu qui pénètre dans son intimité est une sorte de viol inacceptable. Ce que Nietzsche exprime précisément dans le mot : « S’il y avait des dieux, comment supporterais-je ne n’être pas Dieu ! »
Le refus de dépendance à l’égard de quiconque ou d’un dieu extérieur
C’est cela notre situation, notre problème : un refus absolu de dépendance à l’égard de quiconque et à l’égard d’un dieu extérieur au monde que personne n’a jamais vu, au nom d’une autonomie qui ne veut connaître aucune limite !
Bien sûr, tout dépend de la manière dont on fait l’expérience, dont on vit sa propre expérience. L’homme qui est investi par la terreur – l’homme qui a peur, l’homme qui se sent immédiatement menacé, l’homme dont l’avion va capoter, l’homme dont le navire va faire naufrage – enfin l’homme qui ne peut plus compter sur ses ressources pour se tirer d’un péril, invoquera naturellement un Dieu qui pourra l’en tirer et sous la dépendance duquel il se placera entièrement, au moins pour le temps où le péril est sur lui, de telle manière qu’il y puisse échapper.
Celui, au contraire, qui n’est pas dans un péril urgent, qui bénéficie d’une situation suffisante, qui n’a pas à compter avec l’argent, qui est dans un milieu où son intelligence peut s’épanouir, qui, de surcroît, jouit d’une grande influence – je pense à Nietzsche, professeur, et à ses étudiants – il pourra être totalement insensible à l’expérience de la dépendance et d’autant plus profondément sensible à l’expérience de l’autonomie. Et, si c’est cette expérience de l’autonomie qui résume le sens même de ses revendications, il faudra se placer sur son terrain, puisque c’est, pour lui, la seule manière d’aborder la réalité.
On pourrait dire que, aujourd’hui – bien sûr c’est une dégradation infinie de la pensée nietzschéenne – on pourrait dire que c’est cela notre situation, que c’est cela le problème : un refus absolu de dépendance à l’égard de quiconque, et bien entendu, à l’égard d’un Dieu extérieur au monde et que personne n’a jamais vu, au nom d’une autonomie qui ne veut connaître aucune limite : je suis libre de faire ce que je veux et personne n’a le droit de m’imposer aucune contrainte.
Pour Nietzsche, bien sûr, l’autonomie n’avait pas ce sens, puisque il envisageait une création incessante où l’homme ne cesse pas de se dépasser, en tendant toujours vers le surhomme qui, finalement, aboutira à être un dieu issu de l’homme. Mais enfin, si nous sommes à un niveau beaucoup plus bas, il est certain que ce refus de dépendance illustre bien la situation dans laquelle nous nous trouvons, exprime bien le refus général et la contestation universelle.
[Repère enregistrement audio : 16’ 40’’]
Nous ne pouvons rencontrer le Dieu trinitaire qu’au cœur de notre autonomie et comme le fondement essentiel de notre liberté (2)
L’homme qui a le sens de l’esprit refuse la dépendance
L’homme qui a le sens de l’esprit… ne peut accepter une dépendance qui serait la négation de cette autonomie… Sans la Révélation qu’est le Christ il n’y aurait aucune solution… La Trinité Divine nous met en face d’une personnalisation qui nous révèle le sens de notre propre personnalité.
Et il n’y a pas de doute, d’ailleurs, que l’homme qui a le sens de l’esprit, qui fait l’expérience de l’esprit, qui a le sens, donc, de la dignité humaine comme une réalité inviolable, il n’y a aucun doute que, il ne puisse, lui non plus, accepter une dépendance qui serait la négation de cette autonomie. Peut-être, quand il tombera gravement malade, quand il sera sur le seuil de la mort, pourra-t-il se raviser, mais tant qu’il est dans une santé normale, que son activité répond à ses justes ambitions, il voudra précisément affirmer cette liberté, sans aucune limite, en la revendiquant contre les hommes et contre un Dieu – qui d’ailleurs pour lui ne peut exister puisqu’il serait la négation même de cette autonomie et de cette liberté.
Il est certain que, sans le Christ, sans la Révélation que nous apporte le Christ, sans la Révélation qu’est le Christ, il n’y aurait aucune solution. Il y aurait d’une part, peut-être, un troupeau de moins en moins nombreux de gens qui ont peur et qui sentent leur dépendance et la reconnaissent en cherchant un refuge dans des pratiques qui les rassurent, et puis une masse de plus en plus grande de gens qui réclament d’être des adultes devant l’univers et devant Dieu – à supposer qu’Il existe – et qui donc, refuseront absolument le joug de toute autorité. (3)
Je dis que la réponse serait impossible, ou plutôt la solution serait impossible, si le Christ ne nous avait pas apporté une lumière infinie sur Dieu et sur nous. En effet, au cœur de l’Évangile, il y a la révélation de la filiation divine et donc de la paternité divine, et donc, finalement, de la Trinité divine, au nom de laquelle doivent être baptisées toutes les nations. Et la Trinité divine c’est justement la solution, unique et incomparable parce que la Trinité divine nous met en face d’un personnalisme, d’une personnalisation qui nous révèle le sens de notre propre personnalité.
L’objection majeure de Nietzsche
Une puissance extérieure à moi qui peut m’écraser représente quelque chose de monstrueux et d’immoral… Si une présence divine se révèle comme une désappropriation, comme une pauvreté…, alors nous sommes au cœur de la vie de l’esprit.
Je l’ai dit mille fois – mais on peut le redire à cette occasion – il est évident que l’objection majeure – celle que Nietzsche formule avec tant de passion, tant de haine contre le christianisme – l’objection majeure, c’est que cette espèce de « grand propriétaire », cette puissance extérieure à moi et qui peut m’écraser, représente quelque chose de monstrueux et d’immoral par rapport à la dignité de mon esprit.
Si, au contraire, cette puissance divine, cette Présence divine se révèle comme une désappropriation, comme une pauvreté, comme un dépouillement total, comme une innocence infinie, comme une liberté incommensurable – j’entends liberté à l’égard de soi-même – si Dieu ne peut s’atteindre lui-même qu’en se communiquant, si toute possession est exclue, si Dieu est pure transparence, s’il n’est qu’une communion d’Amour, si il ne possède rien, si la nature divine ne peut que circuler du Père dans le Fils dans l’étreinte du Saint-Esprit, alors nous sommes précisément au cœur de la vie de l’Esprit.
Alors, qu’est-ce que l’Esprit ? – nous aurons l’occasion d’y revenir – mais qu’est-ce que l’Esprit sinon un Être, justement, inviolable, inviolable pour lui-même et pour les autres. Qu’est-ce que l’Esprit, sinon un Être qui est capable de ne pas subir son existence et d’en faire une offrande d’amour ?
Il y a, n’est-ce pas, une distance énorme entre la vision du Sinaï que j’évoquais il y a un instant à partir du texte biblique : « Que Dieu ne nous parle pas, autrement c’est la mort ! » (Ex. 20:19), il y a une distance immense entre cette vision de Dieu – dont la vue fait mourir – et cette Pauvreté absolue, cette Liberté infinie où Dieu apparaît comme l’Esprit qui ne peut susciter que l’Esprit, qui ne peut que respecter l’Esprit, qui ne peut vouloir qu’un Univers-Esprit et qui ne peut que reconnaître l’inviolabilité de notre esprit.
Si Dieu n’est pas rivé à Lui-même, s’il subsiste dans un concert de relations (Trinité)…, si la prise de conscience en Dieu est un regard vers l’Autre et jamais un regard vers Soi, nous sommes au sommet de la liberté.
En effet, si Dieu n’est pas rivé à Lui-même, s’Il subsiste dans un concert de relations qui vont du Père au Fils, et du Père et du Fils au Saint-Esprit et réciproquement, si la prise de conscience, en Dieu – si l’on peut dire – est un regard vers l’Autre, et jamais un regard vers Soi, nous sommes au sommet de la Liberté.
Le concept d’autonomie exige une décantation radicale
La dignité est intérieure à l’homme, [nous la reconnaissons] dans la mesure où l’homme réalise en lui un bien universel, par un amour sans frontières qui ne peut jaillir qu’en face d’un Bien lui-même infini qui est le Dieu Vivant, caché au plus profond de nous-mêmes.
Et nous découvrons, du même coup, que la revendication d’autonomie – que nous professons et qu’exprime Nietzsche avec tant de passion – que cette revendication d’autonomie elle exige une décantation radicale de ce concept même, de cette idée même d’autonomie.
Car, pourquoi serais-je une dignité inviolable, pourquoi est-ce que je pourrais exiger le respect du monde entier à l’égard de ma propre intimité, si je n’étais pas une richesse pour le monde entier, si je n’étais pas devenu un bien universel ? Et, comment devenir un bien universel sinon en me vidant précisément de toutes mes limites, de toutes mes obscurités, de toutes mes options passionnelles, de tout ce qui m’empêche d’être un espace de lumière et d’amour où toute créature se sente accueillie ?
Donc, le dépouillement de la Trinité, cette Pauvreté sur-essentielle que saint François a perçue, qu’il a aimée, qu’il a chantée avec tant de ferveur et tant d’amour, cette Pauvreté nous éclaire sur le sens même de notre personnalité.
Nous étions tentés de la confondre avec la revendication de notre moi animal, ou possessif, en nous opposant aux autres par une frontière infranchissable, mais ça ne tient pas debout ! Il est évident que la dignité de l’homme, celle que nous reconnaissons quand un être est bafoué, piétiné et que on ignore volontairement – cette dignité humaine qui est la sienne – alors nous sentons qu’en effet la dignité ne tient pas à une situation, elle tient – car on peut être prisonnier, on peut être flagellé, on peut être crucifié et garder sa dignité – la dignité est intérieure à l’homme, dans la mesure, justement, où l’homme réalise en lui un bien universel par un amour sans frontières qui ne peut jaillir qu’en face d’un Bien, lui-même infini, qui est le Dieu vivant, caché au plus profond de nous-même.
Le Dieu devant lequel tremble la foule au pied du Sinaï est un Dieu extérieur, un Dieu qui n’est pas le secret de l’intimité humaine. Le Dieu trinitaire au contraire, le Dieu qui est Esprit…, nous ne pouvons Le rencontrer qu’au cœur de notre autonomie et comme le ferment essentiel de notre liberté.
Car il est certain que – il est certain que – le Dieu devant lequel tremble la foule au pied du Sinaï c’est seulement le Dieu qui est extérieur, un Dieu qui est dans le « ciel », un Dieu qui n’est pas le secret de l’intimité humaine. Le Dieu trinitaire, au contraire, le Dieu qui est Esprit, le Dieu qui est la Transparence infinie d’un Amour éternel, ce Dieu, nous ne pouvons le rencontrer qu’au cœur de notre autonomie et comme le ferment essentiel de notre liberté, si notre liberté doit aboutir à une libération.
[Repère enregistrement audio : 29’ 08’’]
La révélation de la Trinité en la Personne de Jésus change toutes les perspectives de nos rapports avec nous-même, avec l’Univers et avec Dieu. (4)
La révélation de la Trinité change toutes les perspectives
Si Dieu est Ce Dieu dépouillé, Il ne peut vouloir qu’un Univers-esprit, libre, qu’un Univers qui se tient devant Lui dans une relation nuptiale, qui se crée avec Lui en Le laissant naître en soi.
Car, c’est cela, justement, le point : c’est que, en face de ce Dieu dépouillé, de ce Dieu qui ne possède rien et qui donne tout – et d’abord tout ce qu’il est – pour la circulation interne de la Vie trinitaire, qui se répand d’ailleurs sur tout l’univers, en donnant à la création un sens nouveau, car si Dieu est cela, [si Dieu est Ce Dieu dépouillé], il ne peut vouloir qu’un Univers-Esprit, qu’un univers libre, qu’un univers qui se tient devant lui dans une relation nuptiale, qu’un univers qui se crée avec lui, en le laissant naître en soi. Une création, donc, qui n’est pas imposée, une création qui est dans le circuit intérieur, une création qui va pouvoir se prendre en main et faire d’elle-même une offrande à celui qui la donne à soi en se donnant à elle.
Il est donc absolument certain que la révélation de la Trinité divine en la personne de Jésus, cette révélation change toutes les perspectives de nos rapports avec nous-même, avec l’univers et avec Dieu. (5)
L’intimité même de Dieu, ce qui fait qu’il est Dieu, pour Lui et en Lui-même, c’est Jésus qui nous l’apprend parce qu’il est au cœur de la Trinité, parce qu’il est revêtu du Moi divin et qu’il en connaît toute la désappropriation, toute la liberté infinie.
Jésus nous a offert l’intimité de Dieu. L’Ancien Testament – pas plus que le Coran – ne prétend nous révéler l’intimité de Dieu. L’Ancien Testament – comme le Coran – nous montre les rapports de Dieu avec l’homme, rapports de créateur, rapports de maître, rapports de Providence, rapports de Miséricorde, de Clémence, de Sagesse, jusque à un certain mariage inclus. Mais l’intimité même de Dieu, ce qui fait qu’il est Dieu, pour lui et en lui-même, c’est Jésus qui nous l’apprend, parce qu’il est au cœur de la Trinité, parce que, il est revêtu du « Moi » divin et qu’il en connaît, justement, toute la désappropriation, toute la liberté infinie.
La vraie liberté c’est d’être libre de soi
Enfin, je redis pour la millième ou dix millième fois que nous ne saurions jamais, nous n’aurions jamais pu venir à bout du problème de la liberté, sans la rencontre avec la Trinité divine, parce nous n’aurions pas su que la liberté authentique c’est d’être libre de soi, c’est de ne pas se subir, c’est de ne pas être esclave du donné primitif qui nous est imposé par notre naissance charnelle, mais, justement, jaillir dans une nouveauté totale, dans un regard d’Amour vers le Dieu qui nous habite et qui est le secret ultime de notre intimité.
Remarquez que vous tenez cela dans l’Évangile de saint Jean, au chapitre 4, dans le dialogue avec la Samaritaine : au fond, ce que Notre Seigneur enseigne à cette femme, c’est à la fois que Dieu est Esprit et qu’elle est Esprit elle-même ; car c’est elle qui est appelée à adorer Dieu en esprit, et en vérité. Il faut donc qu’elle découvre qu’elle est esprit en même temps qu’elle découvre que Dieu est Esprit ; qu’elle découvre que le temple, le sanctuaire, n’est pas sur le Garizim, sur la montagne qui surplombe le puits de Jacob, mais que le sanctuaire, c’est elle, c’est elle-même.
La liberté, c’est une libération de soi, c’est la naissance d’un nouveau moi oblatif, d’un moi qui est une relation, d’un moi qui est un regard vers Dieu qui demeure au plus intime de nous.
Si elle entend bien la parole de Jésus, elle entrera dans la suprême grandeur, elle apprendra, justement, que la liberté c’est une libération de soi, c’est la naissance d’un nouveau moi, oblatif, d’un moi qui est une relation, d’un moi qui est un regard vers Dieu qui demeure au plus intime de nous.
Il est donc absolument certain que la seule réponse est celle-là : il fallait l’humilité de Dieu, il fallait la pauvreté de Dieu, il fallait la transparence de Dieu, sa désappropriation infinie, pour nous apprendre qui nous sommes, ou plutôt qui nous pouvons devenir.
Et, justement, j’ai l’impression – j’ai l’impression que, en face de la contestation multiforme, innombrable, en dehors de l’Église ou dans l’Église – j’ai l’impression que ceci n’est jamais dit : il faudrait crier sur les toits : que Dieu est liberté infinie, que le sens de la création c’est la liberté infinie, mais que cette liberté – comme celle de Dieu – elle ne peut s’accomplir que par le vide total que l’on fait en soi. Il n’y a donc pas une loi à laquelle on serait soumis, mais une création qui est remise entre nos mains et qui doit décider du sens même de l’univers et de l’avènement de Dieu dans cet univers.
En tout cas, c’est dans la mesure où nous vivrons cette libération que nous serons authentiquement chrétiens et c’est dans cette mesure que nous pourrons aider le monde dans lequel nous nous trouvons à retrouver une orientation créatrice.
Nous pouvons adhérer passionnément aux objections de Nietzsche dans la mesure où elles concernent un dieu qui, justement, n’est pas le vrai Dieu, un dieu-limite, un dieu qui fait des esclaves, un dieu qui sème la panique et qui règne par la peur, ce dieu qui est si contraire au Dieu qui se révèle sur la Croix de Notre Seigneur.
La Croix, c’est le sceau infini de notre liberté pesée dans le Cœur de Dieu au prix de Sa propre vie.
Là, nous savons que Dieu est celui qui se donne jusqu’à la mort de lui-même et que, pour ne pas nous contraindre, à la lettre, il préfère mourir. La Croix, c’est le sceau infini de notre liberté, pesée dans le Cœur de Dieu au prix de Sa propre vie.
Il ne s’agit pas de mots, mais d’un secret d’amour à vivre
Il est clair que tout cela ce ne sont pas des notions à répéter : il s’agit d’un secret d’Amour à vivre, qui est merveilleux, et inépuisable et qu’il faut retrouver au fond de nous-même, à chaque instant.
C’est cette Humilité de Dieu, cette Pauvreté de Dieu, enfin cette Liberté qui est Dieu qui nous enseignera ce qu’est notre liberté et quelle peut être notre aventure dans un monde qui n’est pas encore ce qu’il est appelé à être, et qui est remis entre nos mains précisément pour être libéré de toutes ses limites et être enraciné dans l’intimité divine.
Si nous vivions cela, si un seul de nous en vivait réellement, cela allumerait un incendie : il n’y aurait pas besoin de parler de Dieu, Il apparaîtrait immédiatement dans l’espace même que susciterait notre présence.
Ce que nous pouvons faire de plus intelligent, de plus efficace, c’est d’entrer dans cette intimité des trois Personnes divines en Les découvrant au fond de nous-mêmes comme la Vie de notre vie.
Ce que nous pouvons faire, donc, de plus intelligent, et de plus efficace, c’est d’entrer dans cette intimité des trois Personnes divines en les découvrant au fond de nous-même, comme la Vie de notre vie. C’est ce regard vers le Visage de Dieu caché en nous – et dans les autres aussi bien et dans toute créature – qui nous aidera à aiguiser à la fois le sens de notre autonomie et, en même temps à la comprendre comme une totale démission de nous-même entre les mains de l’éternel Amour.
Le vieux rêve : “Être comme Dieu” doit s’accomplir. C’est précisément à cela que nous sommes appelés : être comme Dieu, sans attache à soi-même, dans la transparence d’une Lumière qui doit devenir, selon l’Évangile, la Lumière du monde. Et personne, assurément, ne pourrait récuser cet Évangile s’il était présenté comme un événement d’aujourd’hui, si il devenait, aujourd’hui, une rencontre sensible à tous ceux que la vie met sur notre chemin.
En tout cas, il me semble – et c’est cela que vous retiendrez sans aucun doute – que ces deux versants de la religion et de la foi – versants de la dépendance et de la liberté – peuvent donner lieu à des expressions extrêmement différentes et qui peuvent paraître opposées, bien que l’expérience de la dépendance soit irrécusable.
Mais elle est dépassée, assurément, par l’expérience de la libération – à supposer qu’elle soit réellement vécue – dès qu’un homme arrive à ne plus se subir lui-même, mais en s’effaçant dans cette Lumière adorable qui est le Dieu vivant – le seul Dieu que nous puissions connaître par expérience – lorsqu’en faisant le silence en nous-même, nous écoutons cette Parole silencieuse qui est aussi une musique éternelle.
Notes
(1) « numen » : mouvement de tête manifestant la volonté, l’assentiment. En parlant des dieux : invoquer la volonté des dieux, leur puissance agissante. (Dictionnaire Félix Gaffiot).
(2) Commentaire, père P. Debains. La puissance divine conçue comme extérieure à nous représente quelque chose de monstrueux et d’immoral, mais si cette puissance divine se révèle comme une désappropriation, comme une pauvreté, alors nous sommes au cœur de la vie de l’esprit. L’esprit est un être capable de ne pas subir son existence et d’en faire une œuvre d’amour. Nous ne pouvons rencontrer le Dieu trinitaire qu’au cœur de notre autonomie et comme le ferment essentiel de notre liberté.
(3) Commentaire, père P. Debains. Plus sûrement encore c’est le cas aujourd’hui, plus encore qu’au temps de Zundel, de façon certes plus ou moins consciente chez la plupart, très rarement tout à fait consciente ! Et cela explique pour une grande part l’indifférence massive des générations contemporaines, de l’immense majorité des jeunes, vis-à-vis du christianisme.
Combien grave est alors l’urgence d’une présentation de l’Évangile avec en son centre le mystère de la sainte Trinité présenté comme un mystère de désappropriation ! Dieu devient alors infiniment aimable et désirable pour tous, et infiniment libérateur…
(4) Commentaire, père P. Debains. La révélation de la Trinité divine en la Personne de Jésus change toutes les perspectives de nos rapports avec nous-même, avec l’Univers et avec Dieu. Il faudrait crier sur les toits que Dieu est liberté infinie par le vide total qu’Il fait en Lui…
(5) Commentaire, père P. Debains. Il arrive à beaucoup peut-être de se demander pourquoi Dieu n’a pas créé un monde où tout irait bien toujours, où le mal n’aurait nul besoin d’être évacué parce qu’il n’y aurait jamais pris place ! La réponse est toute simple, c’est simplement parce que Dieu ne le peut pas. Dieu ne peut pas ne pas être ce qu’Il est, et Il ne peut créer que selon ce qu’Il est : un Dieu esprit, un Dieu pure intériorité, un Dieu Trinité, il n’y en a pas d’autre !, Un Dieu Amour éternellement en forme de don parfait de soi, un Dieu qui sans doute éternellement conquiert l’Amour qu’Il est en même temps qu’Il l’est.
On devrait reprendre le beau texte que l’on vient de lire : si nous vivions cela, cela allumerait un incendie, il n’y aurait plus besoin de parler de Dieu ! La meilleure lecture de Zundel n’est pas pour contenter notre intelligence spirituelle, ce qui certes est déjà très bien, elle ne peut avoir de sens que si elle mène à une imitation d’un Dieu nouvellement, toujours nouvellement, découvert. Les paroles, même les plus sublimes, n’ont de sens que pour mener à expérimenter cette découverte.
Il faudrait aussi sans doute développer ce que Zundel veut dire quand il dit que Dieu est liberté. Il l’est à cause de l’éternel vide éternellement « créateur », ou plutôt « engendreur » de Dieu lui-même, à cause du vide en Dieu qui éternellement engendre le Fils et fait jaillir l’Esprit. La liberté est le fruit du creusement de ce vide parce qu’il entraîne un détachement, un dépouillement infini de soi, parce que c’est toujours l’attachement à soi qui entrave la liberté.