Père
Emmanuel Latteur, Monastère de Chevetogne,
Avec l’enregistrement direct en audio de cette conférence du père Latteur, une partie questions/réponses suit l’intervention, qui n’est pas reproduite dans le texte ci-dessous. Dans cette dernière partie, la qualité audio des questions du public est très médiocre ; cependant, les réponses sont plus audibles.
Introduction.
I) – Premièrement. La tentation de repli identitaire
II) – Deuxième aspect ou titre. La communauté ecclésiale est une communauté de communion
III) – Troisième aspect. La nouveauté du Christ
IV) – Quatrième aspect ou titre : » Il m’efface «
Conclusion
Cinq petites remarques
Introduction
Merci infiniment pour ces mots aimables ; merci aussi de m’avoir tiré d’une modeste province de Belgique pour venir partager votre amitié Zundel qui je le sais, est aussi une passion ! De Dieu, passion du Christ ! Une passion de l’amour fraternel, et c’est certainement aujourd’hui pour nous, une occasion d’échanger, de faire circuler cette joie que nous avons de côtoyer un merveilleux penseur qui s’est éteint il y a 25 ans, et qui plus que jamais nous paraît actuel. Il me semble que c’est ce que nous découvrons tous les jours en le lisant. Je voudrais, si vous le permettez, parcourir cela. A propos de ce thème qui est celui de cette journée, » ensemble et seuls, pistes d’œcuménisme «
On ne peut tout dire bien entendu en quelques minutes sur un sujet aussi vaste et qui couvre finalement toute l’œuvre de M. Zundel. Si vous le permettez, je m’en tiendrai donc à souligner quatre aspects de sa réflexion sur ce thème. Je les intitule : premièrement La tentation de repli identitaire ; deuxièmement la communauté ecclésiale est une communauté de communion ; troisièmement la nouveauté du Christ ; et quatrièmement, ce mot que j’ai entendu avec vous au moment où je suis entré dans cette salle, » Il m’efface « .
I) – Premièrement. La tentation de repli identitaire
Dom Lambert Beauduin, le fondateur du monastère d’Amay-Chevetogne, a, selon un de mes confrères, connu trois grandes périodes dans sa vie. D’abord il était prêtre aumônier du travail à Liège, et s’est occupé des problèmes de justice sociale auprès des classes les plus défavorisées. Mais en approfondissant cette question, il s’est aperçu que la liturgie n’était pas suffisamment connue, et n’était pas suffisamment source de justice, de paix, de joie dans le peuple chrétien ; de vie spirituelle. Et s’étant rendu compte de cette coupure du peuple chrétien par rapport à la liturgie, il a décidé de se faire moine au Mont-César à Louvain. Où il est devenu un des pionniers du « mouvement liturgique ». Mais – c’est toujours comme cela quand on travaille une question, on est entraîné vers d’autres – en travaillant la liturgie, il a découvert l’urgence de l’union des chrétiens, et il a fondé dans ce but le monastère œcuménique d’Amay-Chevetogne. Et je pense quatrièmement que s’il avait vécu plus longtemps – il est mort en 1960 – il aurait dû affronter une quatrième étape: celle de la crise de l’Eglise, et donc aussi de l’œcuménisme comme nous l’affrontons aujourd’hui. Et par là, il aurait rejoint M. Zundel dont nous allons montrer que ce fut une des préoccupations majeures des 20 dernières années de sa vie. Il aurait, comme lui, j’en suis persuadé, insisté sur l’urgence de la désappropriation et de l’union mystique au Christ pour la réussite du dialogue œcuménique. Si vous le permettez, je voudrais parcourir rapidement quelques étapes de sa réflexion, de ses accents, et des moments principaux de cette période de 1955 à 1974.
En 1955, il y avait l’homélie que vous venez d’entendre, à Lausanne, où il souligne les risques d’une religion communautaire trop fixée sur l’appartenance géographique et donc politique.
En 1959, au mois de juillet, au Liban, il dénonce le danger d’un faux messianisme comme celui dans lequel les apôtres ont si longtemps failli tomber ! Car ce n’est qu’en état de pauvreté que l’on peut vraiment rencontrer Jésus. On ne peut pas se l’approprier, et nous devons nous défier de toute ambition individuelle et nationale. Danger de la religion du groupe. Au mois d’août de la même année, il prêche une retraite aux franciscaines du Liban, qui est publiée dans « Je parlerai à ton cœur « , et il y a là un grand texte sur la crise du Liban, sur lequel nous allons revenir. Après le concile, nous allons voir s’accélérer sa préoccupation qui va devenir comme une hantise à cet égard. Il souligne que la raison de la contestation universelle dans l’Eglise, c’est surtout que l’on a situé Dieu à l’extérieur, dans un régime où la religion a été un événement collectif. C’est le thème de sa prédication en 1969 à Matarieh en Egypte.
En 1971, nous allons voir les choses s’accélérer, quand la confusion et les remises en question semblent atteindre leur sommet, il reproche aux chrétiens et aux prêtres de se ruer naïvement vers l’homme, en l’acceptant tel qu’il est et consacrant ses instincts.
En février 1972, c’est la retraite qu’il prêche au Vatican. Il faut voir cette préoccupation dont nous venons de parler comme étant l’arrière fond de cette retraite qu’il prêche au Vatican. » Quel homme et quel Dieu « , il signale les ravages produits par une conception trop extérieure de Dieu. Citation : « L’homme naît de ce dialogue silencieux avec l’Hôte mystérieux qui l’affranchit de soi, en le faisant passer du donné qu’il subit au don où il s’accomplit. » p. 25.
En mars 1972, à Beyrouth, il montre que la destruction du sens des valeurs, des absolus, des exigences morales est étroitement liée à une situation où tout serait fixé d’avance par un Dieu Maître tout puissant, qui a déjà décidé de tout, y compris de ceux qui sont damnés et de ceux qui sont sauvés.
En mai de la même année, au Caire, il donne de très longues conférences pour indiquer que « la crise de l’Eglise ne se serait pas produite si le mystère de l’homme avait été perçu et reconnu comme aussi profond que le mystère de Dieu ». La crise de l’Eglise tient avant tout à une certaine conception de Dieu situé dehors.
En août 1972, dans ses entretiens avec le Père Barbe, il n’a pas peur de déclarer tout bonnement : « nous nous sommes trompés de Dieu » ; car « si Dieu est Trinité », c’est important ce qu’il dit ici, « Il est totalement dépouillé… et cela change notre notion même du Dieu Créateur ». Et « Le tournant que l’Eglise a à prendre, c’est celui-là. » Or dit-il, « l’Eglise hésite… et elle est en porte-à-faux ».
L’année suivante, 1973, avril, à Timadeuc, il souligne que le désarroi des chrétiens est qu’ils ne savent plus dans quelle direction trouver l’homme et dans quelle direction trouver Dieu.
En janvier 1974, il donne à Maurepas, dans les Yvelines une très longue conférence sur le thème douloureux de la désertion des églises. A l’époque, à peine 700 personnes sur 18.000 habitants de Maurepas. Et il a l’audace, et l’enthousiasme d’un prophète, pour situer la solution au niveau de la compréhension de la pauvreté et de la générosité Trinitaire.
En 1974 encore, publié dans » Témoins d’une Présence « : « Si l’Eglise doit surmonter sa crise, elle ne le pourra que par cette voie : il faut retrouver le sens mystique du christianisme… et revenir à l’homme, … jusqu’à ce que Dieu circule comme la respiration même de la liberté, comme le sourire de l’Amour. »
En février 1974, ici à Paris, au Cénacle, il précise : « Notre dignité vole en éclats si elle ne repose pas sur la présence de l’Infini. »
Nous voyons, c’est toujours cette même préoccupation qui devient une hantise pour lui. Ensemble et seuls, sans collusion nationale et politique. Or nous sommes témoins aujourd’hui un peu partout d’un repli identitaire autour d’une religion mélangée de nationalisme, repli qui provoque plus que jamais rivalités, haines, guerres. Mentionnons simplement les événements récents d’Irlande du Nord, de Bosnie-Serbie, de Macédoine-Kosovo, de Palestine-Israël, problèmes de l’uniatisme un peu partout mais en particulier avec les différentes obédiences, les problèmes en Ukraine et en Roumanie. Situations souvent explosives! Et qui le seront sans doute de plus en plus.
Certains de ces textes de M. Zundel semblent avoir été écrits me semble-t-il pour aujourd’hui, par exemple celui de 1959, ayant trait à la crise religieuse et politique du Liban, souvent attisée par d’autres états, M. René Habachi nous le redirait. De tels textes ne demeurent-ils pas singulièrement actuels aujourd’hui dans la tentation que nous constatons un peu partout de repli inquiétant des communautés ecclésiales sur leur identité nationale, et souvent avec l’appui de l’Etat ?
Je me permets donc de vous citer un texte pris entre bien d’autres mais qui me paraît révélateur de cette actualité. Ecoutez ceci :
« Nous voyons bien aujourd’hui combien est tragique cette situation dans ce cher Liban… où nous sentons que ce confessionnalisme qui oppose tout le temps une religion à l’autre, et qui est une catastrophe pour le pays lui-même et une menace perpétuelle pour la religion, puisque, finalement, on n’est pas libre de la choisir, et que chacun est enfermé dans son groupe et, qu’il le veuille ou non, il est obligé d’y demeurer. Cette situation est tragique et absurde, absurde parce qu’elle oblige constamment les gens, des gens qui habitent le même territoire, … à dresser des barrières les uns contre les autres, à se considérer perpétuellement comme des ennemis les uns des autres. »
« Et vous savez bien quel est le terrible problème des réfugiés palestiniens. » Ajoute-il. « On sait très bien que, si on les absorbe, c’est fini; les musulmans auront une grosse majorité, les chrétiens se sentiront minoritaires et ils devront se refermer sur eux-mêmes, comme ils l’ont fait pendant des siècles sous le régime turc. Alors, ils se regardent, ils se pèsent les uns les autres, ils calculent les naissances des uns et des autres, parce qu’ils sentent que l’équilibre à chaque instant peut être rompu. Nous sommes encore dans ce terrible Moyen-âge où il y a des quartiers musulmans, où il y a des districts chrétiens, où, pratiquement, il est presqu’impossible aux uns d’habiter au milieu des autres… Et cette situation est effroyable, inhumaine, profondément anti-chrétienne ou anti-religieuse, puisque la religion devient un prétexte à la guerre civile, que la religion ne peut plus être un geste libre et qu’elle s’identifie avec le groupe, si bien que les prêtres eux-mêmes sont entraînés dans une politique qui leur fait perdre si souvent leur visage de prêtres de Jésus Christ, puisqu’ils sont obligés d’épouser la querelle de leur groupe et de prendre parti pour ou contre, au lieu d’ouvrir à tous le Cœur de Jésus Christ. Il est donc bien clair que cette religion du groupe devient un obstacle à la liberté, … Il ne faut pas s’étonner donc, que là où le groupe est religieux, comme là où il est anti-religieux, … on ait le sentiment que la liberté est asphyxiée. »
« …Alors la religion est comme un impôt à payer, comme elle l’était sous le judaïsme, comme elle l’était au temps de Notre Seigneur qui a été la victime de ce système et dont le procès a été monté sur cette donnée : Il est l’ennemi de la nation, parce qu’il n’observe pas les coutumes de la nation, parce qu’il introduit des idées nouvelles qui sont une menace pour la foi traditionnelle. »
« Il faut bien le dire, » continue Maurice Zundel, « l’Évangile introduit quelque chose d’entièrement nouveau, parce que l’Évangile va prendre l’homme de l’intérieur. Plût au Ciel que les chrétiens s’en fussent souvenus ! Si les premiers soins des empereurs chrétiens n’avaient pas été de faire de l’Église une police ! » Leur police… « Parfois on a vu, sur le même siège, grâce au jeu de la politique impériale, un évêque d’un type, puis le lendemain un évêque d’un autre, puis le surlendemain un évêque d’un autre encore, si bien qu’il y avait une multitude de hiérarchies qui se succédaient les unes aux autres et constituaient naturellement l’aliment de schismes qu’il était dès lors extrêmement difficile d’éteindre. Mais on n’a jamais eu l’idée de la liberté, qui est pourtant inscrite au cœur de l’Évangile. » Vous trouverez ce texte dans » Je parlerai à ton cœur « , p. 50-52.
Et j’aimerai conclure ce premier paragraphe par cette constatation navrée que le Père Debains a publiée dans « Un autre regard sur l’homme « , à la page 58, mais dont nous ignorons malheureusement la date. Citation : « Dieu apparaît alors comme un immense gouvernement… » Ailleurs il dira pyramidal; « et la religion où Il s’exprime sur la terre en est un autre, symétrique du sien. La Chrétienté (l’Eglise) est un immense camp retranché qui s’arme contre l’infidèle au-dehors, et contre l’hérétique au-dedans. Il s’agit d’obéir, d’être soumis, d’admettre la Tradition et d’être fidèle à toutes les prescriptions du gouvernement divin. C’est là le Moyen-âge dont il faut absolument sortir si le monde moderne, justement fier de ses découvertes, veut continuer à trouver en Dieu sa fin, son espace, sa lumière et sa joie. »
II) – Deuxième aspect ou titre. La communauté ecclésiale est une communauté de communion
Une telle communauté suppose que l’on dépasse le niveau de l’ordre biologique et défensif du “ groupe ”. « Il faut changer de niveau, il faut changer d’étage ! » Ne cesse de rappeler Maurice Zundel.
S’il reconnaît que « la religion communautaire, c’est une chose nécessaire évidemment, et à laquelle il faut être absolument fidèle, elle ne suffit pas ». Il conteste énergiquement que la communauté ecclésiale soit une communauté de » masse » où l’on agglomère, où on coagule des êtres réduits à des objets, et où on les manipule sans respect de la conscience et de la personne. Il s’agit au contraire d’une communauté de communion c’est-à-dire d’une communauté où on est à la fois » ensemble et seuls » dans un échange vivant, mystérieux, joyeux et vivifiant. Cela suppose que l’on dépasse de l’intérieur le niveau d’une communauté gouvernée par des impulsions jalouses, politiques, rivales, possessives, disons même animales et grégaires du » groupe « , où l’homme est, citation : « sans distance avec lui-même, … se cogne à l’objet qu’il ne peut être, fuyant le sujet qu’il voudrait être… » [[1]] Il faudrait donc que l’Eglise rejoigne chacun de l’intérieur en respectant et suscitant sa dignité.
J’aimerais citer ici un grand texte, semble-t-il de » Croyez-vous en l’homme ? « pages 61 et suivantes :
« L’Église, n’est pas un ghetto ou même un peuple élu ; où un peuple élu s’enferme dans sa bigoterie. Elle est sans frontière comme le Christ lui-même. Comment ne voudrait-elle pas parler à ceux qui se croient dehors » – il y a tout le thème de l’athéisme, finalement ouvert à Dieu – « et qui la confondent encore avec un pouvoir tyrannique, le langage de leur majorité humaine, dont la revendication est le cri de leur dignité blessée vers l’Amour qui en est l’éternelle et inviolable caution. Mais, comme il n’est de parole efficace que celle que l’on devient, ce langage ne sera entendu que si les chrétiens, clercs ou laïcs, engagent résolument toute leur vie dans un témoignage créateur de justice et de respect qui révèle Dieu comme le fondement, en chacun, de la dimension infinie que l’humanité moderne, éveillée par sa révolte au sens de sa grandeur, et, par la science au sens de sa puissance, entend donner à son effort et à son avenir. Il n’est d’autre méthode concevable, aussi bien, pour obtenir son attention, que de combler son attente. » Fin de citation.
En chacun de nous, la nature (notre appartenance au groupe, notre naissance, notre dépendance biologique, familiale, éducative, etc.) » précède » l’apparition de la » personne » qui ne se crée que par un constant » dépassement » de nous-mêmes, par la rencontre personnelle de la Présence. Ce » dépassement « , ce » décollement » Zundel ne cesse de nous montrer qu’il peut commencer par l’œuvre de la grâce divine qui nous travaille dans la vie de tous les jours à partir – comme vous l’avez entendu tout à l’heure – de la beauté, de l’art, de la science et de l’amour, car, citation : « L’esprit s’atteste en nous, … comme une puissance de dépassement capable de nous soustraire aux limites d’une biologie qui nous réduit à un pur donné ». [[2]]. Aussi ne cessera-t-il de souligner la » valeur » de tout ce qui nous arrache à nous-mêmes et favorise une désappropriation de soi dans le don de soi. « Ne craignons pas, » – écoutions-nous il y a instant – « de suivre les suggestions de l’art, de la musique, de la science, du sport et de la beauté sous toutes ses formes visibles ou invisibles, parce qu’il importe que tous les plans de notre être soient nourris, aimantés, séduits par la Présence et la Beauté de Dieu. » [[3]]
Aussi à cet égard, une des plus belles images, me semble-t-il, qui nous soit donnée de cet échange vivifiant que l’on devrait toujours trouver dans l’Eglise, entre » ensemble et seuls « est bien celle de la musique écoutée ensemble et « religieusement » dans un concert. Nous y faisons l’expérience de ce que » ensemble et seuls » ne sont pas contradictoires, bien au contraire ! Zundel recourt fréquemment à cette image lorsqu’il veut exprimer cette unité créée entre les nombreux hommes par une intériorité silencieuse, une unité de communion.
J’ai pu personnellement faire cette expérience de façon étonnante un jour à Rome, où Arthur Grumiaux était venu, et il accepta de donner le soir, dans une salle[?] semblable à celle-ci – un peu plus grande – une chacone de Bach. Il joua dans la pénombre du soir, les rideaux tirés et les lumières occultées. Et la communication fut telle, dans le recueillement de tous et de chacun, il y avait 150 moines environ, que lorsque l’artiste eut terminé, tous restèrent plongés pendant de longues minutes dans un silence tel, qu’il confinait à l’adoration de la Présence, personne n’osant rompre le silence. Et Arthur Grumiaux confia à un de mes amis, qu’il n’avait jamais connu un tel auditoire, un tel silence et une telle communion. Et l’on ressent en de tels moments combien chacun est responsable alors, de ce climat, de ce silence comme de la qualité du tout. Et effectivement on y touche mystérieusement un Centre infini qui nous plonge dans l’admiration, l’oubli de nous-mêmes et nous invite à nous donner à une mystérieuse Présence. Vous savez d’ailleurs combien est chère à Maurice Zundel cette définition de Dieu comme » musique silencieuse. » C’est si beau, tiré de Jean de la Croix. L’unanimité se fait alors dans le silence personnel où chacun se laisse déposséder de soi dans un » suspens » spirituel où l’on s’ouvre à une Valeur qui nous dépasse, à la fois commune et personnelle. A cet égard, combien de fois n’exprime-t-il pas le souhait que les assemblées liturgiques introduisent dans ce silence d’unité ! Si nos liturgies ne respectent pas assez cette dimension, comment naîtra alors le respect entre les Eglises ? L’Eglise orientale attend beaucoup de notre part à cet égard. Ici, trois petites réflexions si vous me permettez. D’abord,
1) Zundel estime absolument indispensable ce passage de la vie sociale » en masse « , à cet échange de solitudes devenues à la fois » personnelles » et » universelles « . Citation de » L’homme passe l’homme « , p. 172 (ex. dans édition Vieux Colombier 1948) :
« Dès que l’on renonce à ce charlatanisme déloyal qui spécule sur la faiblesse de l’homme animal, dès que l’on fait appel à sa pensée, en l’enveloppant d’une atmosphère spirituelle, pareille à celle qui se dégage, dans un concert, de la musique dépouillée des grands maîtres, cette masse anonyme disparaît. L’individu retrouve son âme, et il entre peu à peu dans la solitude mystérieuse où la vérité, silencieusement, se révèle à lui. Et quand l’auditoire tout entier écoute ainsi, intérieurement, une communion ineffable s’établit, lumineuse, impalpable, où chacun se sent d’autant plus uni aux autres qu’il est plus complètement envahi par son recueillement. Ensemble et seul, échange de solitudes sous les auspices d’une Présence invisible qui les fait coïncider : tout le secret du bien commun est là, personnel et universel à la fois. » Et nous voyons, c’est ce qui fait l’Eglise, sous cette réflexion.
2) Deuxièmement, alors chacun devient » centre » de la communauté, grâce à un état d’oubli de soi et de « silence créateur » où chacun devient un » bien commun pour tous « . Nous lisons dans » Témoin d’une Présence « , p. 19 : « La communauté des personnes, la communauté spécifiquement humaine passe par la solitude de chacun… Ce bien infini ne s’atteste que si je le deviens, que s’il s’enracine en moi, que si je fais le vide pour l’accueillir. C’est donc chacun, c’est chaque personne qui est le centre de cette communauté proprement humaine. » Quand le Père Damien par exemple, accepte librement et consciemment de fumer la pipe utilisée par les lépreux de Molokaï, c’est pas la pipe qu’il regarde, c’est le cœur de chacun et de tous qu’il regarde et qu’il rejoint… Ou bien, quand une maman attend silencieusement longuement l’œuvre de la grâce dans le cœur d’un fils dévoyé par le mari ivrogne, elle est par sa prière et « son silence créateur » au centre du cœur de son garçon. Celui-ci d’ailleurs finira par dire : « Maman, jamais, je ne serais revenu, si tu m’en avais parlé ! » « Vie, Mort, Résurection » p. 68s. Et » Croyez-vous en l’homme ? » p. 108ss.
3) Troisièmement, tout homme est susceptible de cette profondeur et cette profondeur de l’homme débouche dans la profondeur de Dieu. Et c’est la vocation précisément de l’Eglise et sa Mission, que de maintenir à l’horizon de son regard tout homme comme centre possible portant la totalité du bien universel. C’est notre foi. C’est tout le thème » d’Itinéraire » 1947, et surtout de » Croyez-vous en l’homme ? » 1955, contenant de magnifiques exemples de la naissance de » l’homme possible » et de son développement. Souvenez-vous, le cas de cette petite fille tombée dans un puits et autour de laquelle toute l’Amérique s’immobilise en suivant les efforts des sauveteurs; tous sont suspendus à l’existence d’un seul. Ou encore celui du marin opéré sur un navire immobilisé dangereusement en pleine mer, menacé par des sous-marins… Le salut d’un seul apparaît alors comme la valeur unique pour tous ! Chacun est arraché à soi, et suscité à un don de soi. Et c’est pourquoi à l’horizon du regard, il ne faudra jamais se résoudre à la perte d’un seul. N’est-ce pas tout le message de Jésus, à propos de la brebis perdue ? Il n’y qu’une chose à exclure à cet égard, c’est l’exclusion ! [[4]] Au niveau de l’intention du moins, c’est la tâche de l’Eglise ! Comme il dira dans » Ton Visage, ma lumière « , p. 83 : « L’absence d’une seule âme apparaît comme une lacune impossible à combler, en sorte que l’horizon du christianisme sera sous un aspect tellement communautaire, qu’il sera absolument inconcevable que l’on puisse s’approcher de Jésus sans prendre avec soi tous les peuples et tous les hommes, davantage : tout l’univers. » Ensemble et seuls.
La mission de l’Eglise et donc de l’œcuménisme va jusque là ! En effet, ce que nous pouvons éprouver dans un concert, c’est ce qui pourrait exister au niveau universel, si l’on pouvait trouver un être – un être – dont les vertus d’oubli de soi et d’universalité rejoignait chacun dans son individualité la plus profonde et personnelle. Zundel en pressent l’appel, on pourrait presque dire, le gémissement, partout dans la communauté mondiale. Permettez-moi ici de me référer à ce splendide texte de » Croyez-vous en l’homme » p. 68ss :
« Ce qui pourrait exister, c’est une solidarité pour la promotion de l’homme en chacun, que chacun éprouverait comme un bien qui ne peut subsister en lui qu’en se communiquant à tous. Mais qui représente une telle possibilité dans ces joutes diplomatiques, où des potentiels de guerre se jaugent dans la coulisse, tandis que la violence suscite presque chaque jour, dans le sang, des conflits locaux dont la violence multiplie les points de friction ? La vérité nue, c’est que chacun des plénipotentiaires assemblés autour du tapis vert est le mandataire d’une biologie collective, en quête du compromis qui sauvera le mieux ses intérêts. Aucun n’est la voix d’une conscience universelle dont tout homme pourrait entendre l’appel.
Pour être cette voix, d’ailleurs, il faudrait avoir dépouillé toute frontière et vouer à chacun des milliards d’individus qui s’agitent sur la planète, un amour capable de s’identifier avec lui : jusqu’à susciter en lui l’espace de générosité [ou de liberté], où sa liberté pourrait jaillir comme un don offert à tous, comme un bien dont chacun se trouve comblé et à l’égard duquel nulle rivalité n’est possible. Il y aurait quelque chose de tragiquement ridicule, en effet, à se poser comme le représentant de l’humanité, sans la porter tout entière en soi et au niveau même où elle doit se constituer : par l’éveil, en chacun, de l’homme possible où chacun se reconnaît, au delà de toute différence et de toute partialité. Mais pour opérer un tel rassemblement, et sur une telle base, il ne suffirait plus d’être un homme, il faudrait être l’homme en qui chacun vient à soi. » Que c’est beau cela ! « Il faudrait être l’homme en qui chacun vient à soi. » « Ce qui est peut-être une manière de dire : il faudrait être Christ ». [[5]]
III) – Troisième aspect. La nouveauté du Christ
Le Christ par sa Présence est venu apporter une dimension nouvelle à la Communauté. L’Eglise ne peut Le rejoindre qu’en épousant son universalité, et son ouverture à toute créature. En exclure une seule, c’est rompre le contact avec LUI. [[6]]
Mgr Antoine Bloom – sans doute que plus d’un parmi vous connait et chéri, à juste titre – raconte combien en s’inspirant des récits hassidiques de Martin Buber je pense, il raconte l’épisode d’un Rabbin polonais juif du 18e s. qui disait : « Quand quelqu’un vient à moi, je me sens percé d’une telle compassion que je descends échelon par échelon jusqu’au plus profond de sa chute; et ensuite, quand je suis arrivé aux profondeurs mêmes, j’attache la racine de mon âme à la racine de la sienne et conscient que nous sommes UN, je commence à pleurer notre péché commun et alors, il est emporté dans ma repentance. »
Et bien il existe un être personnel concret qui a réalisé cette démarche, à l’égard de toute l’humanité, qui a » assumé » (j’ai trouvé 126 fichiers chez Maurice Zundel sur ce thème) et » pris en charge » toute l’histoire du cosmos. Cet être existe ! C’est la plus profonde conviction commune des Eglises ! C’est le Christ, Fils de Dieu et Fils de l’homme venu établir le Règne de Dieu dans ce ciel intérieur qu’est le cœur de l’homme, devenu sanctuaire de Dieu.
Je me permets ici, petite anecdote, en 1968, à Chevetogne, revenait d’Uppsala l’archevêque orthodoxe de Philadelphie aux Etats Unis, et nous lui demandions ses impressions de cette grande réunion du COE, et je le vois encore dans la pièce de notre chapitre, frapper de ses deux poings avec une énergie extraordinaire la table – j’ai peur de vous impressionner avec ce micro – et s’écriant : « jamais nous n’avons atteint un tel sommet de paperasses ! Et il n’est pas possible d’aller plus loin, tant que nous ne croirons pas que l’unité vient d’en haut, vient du ciel, nous n’arriverons à rien. »
Et bien, je crois que là encore, Maurice Zundel était extrêmement actuel. Car il a bien vu que la grande nouveauté du Christ, c’est d’installer le règne de Dieu dans le ciel intérieur qu’est le cœur de l’homme devenu sanctuaire de Dieu.
Maurice Zundel ne craint pas d’appeler la scène de la Samaritaine rapportée par Jean « une des plus grandes dates de l’histoire, parce que c’est la frontière marquée d’une manière décisive entre la véritable religion de l’Esprit et de la Vérité et toutes les superstitions qui logent Dieu en dehors, qui le mettent sur une montagne et qui supposent qu’on ne peut avoir avec Lui d’autres rapports qu’en s’attachant à un lieu déterminé. » » Je parlerai à ton cœur « , P. 39-40.
Nous trouvons dans » Emerveillement et Pauvreté « , p. 53ss, un passage superbe montrant combien le message de Jésus est un » message œcuménique » qui suppose que dans la structure même de son être, il ait lui-même une dimension œcuménique par une totale communion avec Dieu et une totale communion à l’homme qui le fait s’identifier au plus petit d’entre eux. Ici Maurice Zundel comme toujours se réclame ardemment du Concile de Chalcédoine en montrant – on voit combien les dogmes sont précieux, et combien ils peuvent être relus de manière moderne – en montrant combien la communion à la Personne du Verbe, de la nature divine et de la nature humaine lui permet radicalement cette double solidarité et identification avec Dieu et avec l’homme, solidarité qui le conduira d’ailleurs à la Croix, mais qui le constituera aussi comme axe de l’histoire de l’humanité. Et le fera désigner par Saint Paul comme Second Adam. C’est pourquoi Maurice Zundel parfois s’indigne en disant : « non, Jésus n’est pas juif. Il est second Adam, il faut remonter plus haut. » Nous rejoignons ici le fondement de toute unité ecclésiale, et de toute intercession et de toute la sacramentalité liturgique. Lisez à cet égard » Emerveillement et Pauvreté « , p.53ss.
IV) – Quatrième aspect ou titre : » Il m’efface «
Vous avez entendu tout à l’heure cette charmante anecdote de la petite fille sortant de l’église où elle a fait sa première communion avec toutes ses amies. Et alors que chacune commente bruyamment les robes, les brassards disait le père Zundel, et les mille détails de la cérémonie, cette petite à qui on demande ses impressions, répond dans un soupir: » Oh moi, Il m’efface ! « . Oh moi, Il m’efface. Cet épisode a marqué si profondément Maurice Zundel qu’on le retrouve dans une vingtaine de ses œuvres. Cette enfant demeure un modèle d’union mystique au Seigneur mais on pourrait dire aussi je crois un modèle pour l’œcuménisme. Car si dans les échanges entre les Eglises, chacun arrivait à un tel degré de Présence divine, bien des mots, bien des formules, des prises de positions trouveraient alors la plénitude de leur sens et donc aussi à certains égards, leur relativité.
Car « Ce n’est qu’en état de pauvreté que l’on peut rencontrer Jésus… On ne peut se l’approprier… » Cette pensée de » Silence, Parole de Vie « , p. 132 elle est semée partout dans l’œuvre de Maurice Zundel et lui inspire, même s’il les respecte, une certaine réserve par rapport aux » discussions « . Que ceci ne nous empêche pas de discuter après notre entretien !
Citation, de » Ta parole comme une source « , p. 272s :
« Il y a bien longtemps que j’ai renoncé à toute polémique parce qu’il est bien facile de se rendre compte que, si on aime la Vérité, et dans la mesure où on l’aime, il ne s’agit pas de convaincre les autres de leurs torts, de les pousser à l’aveu de leurs erreurs, car plus on y tend, plus on les bloque dans une résistance qui aboutit, encore une fois, à la mauvaise foi. Car désormais, après s’être embarqués, embarqués dans une mauvaise argumentation, ils sont tentés de truquer, de fausser la balance de leur esprit, de se tourner définitivement contre la Vérité. Quand on aime la Vérité et quand on sent la moindre résistance, on sent immédiatement aussi qu’il faut se retirer soi-même, qu’il ne faut pas insister, qu’il ne faut pas confondre, qu’il ne faut pas humilier, qu’il faut baisser les yeux comme Jésus devant la femme adultère, qu’il ne faut pas profiter d’avoir raison. Il faut désamorcer l’amour-propre bloqué contre le vrai, il faut créer cette atmosphère de silence, de confiance et d’humilité qui permettra à l’interlocuteur de revenir lui-même sur sa position – lui-même – de découvrir spontanément son erreur et de se donner virginalement à la Vérité dans un mouvement parti du fond de lui-même. Et l’on sent très bien que, si on le poussait dans ses derniers retranchements, on blesserait en lui la Vérité. La Vérité deviendrait victime de son amour-propre, elle serait piétinée par sa volonté de triompher et nous serions complices de cette défaite de la Vérité en voulant profiter des raisons, des bonnes raisons qui peuvent être les nôtres. » Fin de citation.
[Non enregistré sur la bande (fin de piste) :] Il conviendrait de lire ici certaines…
[suite] …pages merveilleuses des » Entretiens d’Ecogia « , non publiés je pense, où il montre combien « Le Christ nous a donné une direction incomparable, non dans une formule quelconque, mais parce qu’Il nous a apporté le Jour de sa Présence, en nous apprenant, dans sa propre vie, qu’on ne peut pas faire le Bien, mais qu’il le faut devenir. » ; mais aussi, bien d’autres pages où notre auteur souligne le danger de se bercer d’illusions en imaginant une unité qui ne viserait qu’un accord selon les formules, fussent-elles dogmatiques. Dieu sait si Maurice Zundel a le respect du dogme, mais il ne cesse d’insister sur le fait qu’au-delà des mots, il y a la nécessité, l’urgence absolue de l’union personnelle de chacun à Dieu dans le silence. Chaque dogme, dit-il dans » Silence, parole de vie « , « Chaque dogme est le sacrement… nous conduisant à ce centre silencieux. »
Dans une retraite prêchée à des religieuses infirmières en 1973, il signalait courageusement que « l’œcuménisme risque d’avorter » s’il ne tient pas suffisamment compte de la » démission » qui est le signe de la véritable mission, car sans la conversion personnelle – Vatican II insistait beaucoup là-dessus – sans la conversion personnelle à la pauvreté du Christ, manifestée au Lavement des Pieds et à la désappropriation radicale de la Croix révélatrice de celle de la Trinité, nous risquons de ne pas rejoindre véritablement le cœur des autres.
Citation de cette retraite non publiée : « Notre Seigneur est l’œcuménisme en personne. L’œcuménisme est inscrit dans sa structure justement parce que son humanité n’a pas de frontières ». Fin de citation. Nous ne pourrons avoir de véritable activité œcuménique qu’en l’imitant, car, citation : « l’entente se fait par le vide, par le dépouillement, par la désappropriation, par le fait que chacun surmonte ses limites… Ce qui nous empêche de communiquer avec les autres, c’est notre esprit de possession: nous les voulons pour nous, nous les voulons à nous au lieu de vouloir être un espace illimité où ils pourront respirer l’air de leur patrie divine. Nous nous asphyxions mutuellement par nos limites parce qu’étant à l’étroit en nous-mêmes, nous sommes incapables de devenir un espace pour les autres. » Fin de citation. [[7]]
En 1963, dix ans plus tôt, dans » Emerveillement et pauvreté « , il avait déjà insisté sur le fait que la mission de l’Evangile est d’atteindre tous les hommes et l’homme dans toute son humanité. Et il avait cette phrase qui se révèle de plus en plus vraie je crois : « La solution chrétienne est la seule solution du problème humain. » Et pour nous c’est bon de le savoir, les chrétiens ont parfois un certain complexe aujourd’hui. Plus on entre dans Maurice Zundel – j’allais dire un complexe d’infériorité, – mais plus on entre dans Maurice Zundel, plus on voit que la clef de l’avenir (du christianisme), de l’humanité, elle est dans le Christ et le christianisme. « La solution chrétienne, est la seule solution du problème humain. Nous ne le disons pas parce que nous sommes chrétiens, mais parce que le Christ seul a touché au plus profond de l’homme en lui donnant une grandeur infinie dans l’humilité totale… L’œcuménisme n’est pas l’ » union des chrétiens » mais l’union de tous les hommes, car le chrétien est celui qui prend toute l’humanité en charge. »
Dans le débat si pathétique aujourd’hui de l’œcuménisme, il y a des blocages, que l’on songe à certains blocages en Russie qui nous font souffrir beaucoup. « Il serait évidemment de la plus haute importance que l’on élaborât une théologie de la démission. Si l’Eglise ne peut accomplir sa mission que par une démission, il ne s’agit pas de savoir si une partie l’emportera sur l’autre, si un seul dominera l’autre, mais si tous, jusqu’à la racine de l’être, nous serons dévêtus de nous-mêmes pour être revêtus de Jésus-Christ. » Il faut donc « abaisser les barrières d’un langage inutile » lorsque c’est possible et « désentraver l’Evangile ». Maurice Zundel ira même jusqu’à proposer une nouvelle formulation de la Primauté, à laquelle il reproche d’être trop un langage de pouvoir. Et depuis lors, le pape Jean-Paul II a lui-même demandé aux théologiens de lui proposer des suggestions à ce sujet.
Conclusion
J’aimerais axer nos conclusions sur l’intercommunion.
Nous avons vu au cours de ces réflexions, l’importance pour Maurice Zundel de la découverte de Dieu comme » intérieur « , comme » Vie de notre Vie « , comme » transcendance ab intus « . L’intérieur. Nous avons vu son insistance sur l’union mystique au Christ à l’horizon de tout regard posé sur tout homme, sur toute chose et même sur tout l’univers. Tout est transparent du Christ pour celui qui l’aime vraiment jusque dans le moindre de ses frères, au point que Zundel a pu parler de » sociologie sacramentelle » ou de » sacrement-communauté « , » communauté-sacrement « .
Cela nous amène à une réflexion concernant l’intercommunion.
Dans Je parlerai à ton cœur, il fait une réflexion digne d’être retenue: Il dit : « il vaut mieux qu’une enfant communie une fois dans sa vie, mais qu’elle le fasse à fond, plutôt qu’elle n’enregistre des communions tous les jours, si, toute sa vie, c’est un geste automatique. »
Je crois que ceci est vrai aussi pour l’intercommunion. Aujourd’hui l’intercommunion sacramentelle apparaît à beaucoup comme l’idéal absolu de l’œcuménisme. Ne risque-t-on pas par une certaine impatience dans l’ordre de l’efficacité, d’oublier un autre accent, extrêmement important lui aussi et sur lequel Zundel a insisté dès ses premières heures ? Comme fait » Le poème de la Sainte Liturgie « .
Tout ce que nous avons médité nous fait voir l’exigence d’une condition spirituelle indispensable pour vivre la « communion eucharistique », à savoir : l’attitude préalable d’ouverture universelle à tout homme et à tout l’univers, qu’il faut porter, prendre en charge, assumer jusqu’à s’identifier à eux, sans exclusion aucun pour le placer dans son « Centre », le Christ ! On pourrait sans doute parler ici de l’antériorité nécessaire et constante d’une intercommunion d’intention et d’intercession par rapport à la communion sacramentelle.
Cinq petites remarques
1) Il s’agit là de plus qu’un acte personnel, c’est l’acte du Corps mystique tout entier. Citation du » Poème de la Sainte liturgie « . « Nous sommes peut-être trop tentés aujourd’hui de voir dans la communion eucharistique un acte qui ne concerne que nous et que nous accomplissons au gré de notre dévotion personnelle. La sainte Liturgie, sans méconnaître les droits inviolables de notre intimité avec Dieu, veut cependant nourrir en nous une sollicitude universelle. Son intention ne perd jamais de vue le corps mystique, dont la chair sacrée du Seigneur est l’aliment inépuisable. La communion, si nous sommes fidèles à son esprit, doit être un acte du corps mystique en nous, avant d’être le bien propre de notre âme; c’est dire, l’identification personnelle à laquelle nous aspirons sera d’autant plus intime que nous aurons plus parfaitement observé dans notre cœur la catholicité de la prière chrétienne. Comme l’accomplissement du devoir pascal serait plus aisé, et plus large et plus beau, si les fidèles étaient invités à communier en la » personne » de l’Eglise et pour toute la communion des saints ! »
2) Deuxième petite remarque.
Cette intercession, cette » intercommunion d’intention « , cette sollicitude universelle est pour Zundel, un préalable absolument requis pour l’authentique célébration eucharistique.
« L’Eucharistie est un banquet – dit-il – parce qu’elle suppose que tous les hommes soient rassemblés autour de la même table. » Tous les hommes. « Et cette convivialité à laquelle l’Eucharistie veut nous faire arriver suppose que nous communiions avec les hommes avant de communier avec Jésus, ou plutôt, ce qui est plus juste encore, cela veut dire que la condition de notre communion avec Jésus est notre communion avec toute l’humanité. » Ceci rejoint en filagramme n’est-ce pas, ce que Jésus dit à un moment : si tu te souviens qu’un de tes frères a quelque chose contre toi, va, laisse ton offrande, et va d’abord te réconcilier. « Dans la communion il s’agit de nous faire corps mystique, de nous faire Eglise, de nous faire universel. » Il faudrait aussi rappeler ici le magnifique texte qui a été édité tout récemment, du Kyrie eleison, venu de Jérusalem, et jouant un rôle réconciliateur entre Rome et Byzance.
3) Troisième petite réflexion. Toute exclusion d’un seul homme, fût-il notre ennemi. « L’amour est plus fort que la mort, et nous devons pouvoir nommer en esprit au Père qui aime tous ses enfants, ceux que les circonstances obligent d’être nos ennemis. » » Recherche de la personne «
Donc Toute exclusion d’un seul homme, fût-il notre ennemi, au niveau de l’intention et de la » mission « , briserait le contact mystique auquel nous tendons par la communion eucharistique. Citation de » Croyez-vous en l’homme « : « Pour être en prise sur Lui, ou, plutôt, pour lui donner prise sur soi, il faut, en effet, offrir au don infini qu’il est une présence ouverte à toute créature. En exclure une seule – au niveau tout au moins où elle peut être assumée – c’est, en se limitant, lui imposer des limites qui rompent le contact. » Quelle portée œcuménique dans ces mots !
4) Quatrièmement. Cela nous renvoie à l’exigence d’une authenticité de vie chrétienne dans le monde et donc à une constante conversion. La prière liturgique renvoie à l’oraison sur la vie et réciproquement ! « La seule expression où Dieu puisse se faire jour, aussi bien, dit Maurice Zundel, est une vie sans frontière; le seul témoignage valable est celui où tout homme peut se reconnaître autant que Dieu transparaître. Ce qui exige que l’on fasse de soi le noyau, le ferment, d’une transmutation par laquelle l’humanité, d’espèce biologique où les individus s’agglomèrent par leurs servitudes, soit promue au rang de communauté libre dont chacun est le centre, parce que le bien qui en est le lien – l’amour en personne – ne peut circuler qu’à travers le don que chacun lui doit faire de soi. Cette prise en charge de tous, à travers le bien confié à la conscience de chacun et que chacun n’assimile que par la saisie désappropriée – issue de l’intimité divine – où il s’universalise, est symbolisée et renouvelée par les sacrements, écoutez-bien ceci, je trouve cela magnifique : que l’on déracine de la vie dès que l’on cesse d’en percevoir l’horizon humain. »
5) Cinquièmement, et je terminerai par ceci mon exposé, en vous remerciant de votre patience. La Communauté chrétienne réunie en eucharistie jouera pleinement son rôle missionnaire et œcuménique et fera venir l’Unité tant désirée, car comme l’a dit encore Maurice Zundel : « L’Eucharistie nous universalise dans un œcuménisme authentique et fait de nous-mêmes une présence réalisée partout, à travers ce centre éternel où toutes les intimités humaines fusionnent et se rencontrent. »
Fin de la conférence.