15-17/01/2014 – Homélie – La différence de Dieu, c’est de n’en avoir point

Homélie
de Maurice Zundel à Lausanne le 11 février 1962, 6e dimanche après l’Epiphanie. Publié dans Ton Visage ma lumière p. 471 (*)

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d’entrer plus profondément dans le texte. Pour l’écoute, affichez immédiatement le texte complet en cliquant sur « lire la suite ».

 

Une religieuse, au cours de la Semaine de l’Unité, avait eu l’occasion de s’entretenir avec ses élèves, de différentes confessions, de ce problème de l’unité, et naturellement, elle avait usé de toute sa délicatesse pour ne blesser personne, au point que après la classe elle en éprouvait quelques scrupules en se disant : « Mais tout de même, il ne faut pas que les élèves catholiques oublient que seule l’Eglise Catholique possède les marques de la véritable Eglise. »

 

Je comprends ce scrupule – d’ailleurs dans toutes les confessions – que le désir d’unité ne deviennent pas une sorte d’infidélité à une position que l’on croit très sincèrement être la vraie ; et si je cite l’inquiétude de cette religieuse, c’est simplement parce que elle nous permettra de préciser, je ne dis pas nos idées, mais d’orienter plutôt notre cœur vers la réponse que le Christ lui-même nous donnerait.

Et je pense que cette réponse, elle est admirablement formulée par Fénelon, le grand archevêque de Cambrai, sans du tout d’ailleurs qu’il se réfère le moins du monde à cette question, et sans que peut-être qu’il ait prévu lui-même le retentissement de cette parole. C’est un mot de Fénelon que l’on lit dans un traité philosophique sur l’existence et les attributs de Dieu. Et Fénelon, voulant montrer la différence entre Dieu et les créatures, dont chacune est enfermée dans sa nature, est « cet être-ci » et non pas « cet être-là« , et rigoureusement déterminée dans son pouvoir d’agir. C’est à ce moment-là qu’il écrit cette phrase que j’aime à citer, qui est si courte et qui est si pleine : « La différence de Dieu, c’est de n’en avoir point. » (1)

 

La différence de Dieu, c’est de n’en avoir point ; tandis que chaque créature est enfermée dans les bornes de sa nature. La nature de Dieu, c’est d’être sans limites, c’est d’être infini, c’est d’être la plénitude de l’existence que absolument rien ne restreint, parce que cette existence est identiquement la plénitude de l’Amour. La différence de Dieu, c’est de n’en avoir point. Il me semble que c’est dans cette direction que nous orientent tous les scrupules de la conscience confessionnelle.

 

Parmi les églises chrétiennes, nous n’avons que au fond une seule question à nous poser, ou plutôt un seul problème à vivre, c’est celui-là : le vrai Dieu ne peut être que celui dont la différence est de n’en avoir point.

 

Et le vrai Christ ne peut être que celui dont la différence est de n’en avoir point. Et la véritable Eglise ne peut être que celle dont la différence est de n’en avoir point. Qu’est-ce que cela veut dire ?

 

Cela veut dire que Jésus-Christ, pour commencer par lui, cela veut dire que Jésus-Christ ne vient pas limiter pour nous la notion de Dieu. Il vient, au contraire, l’élargir à l’infini. Et le combat, justement, qui a conduit Jésus-Christ jusqu’à la mort de la Croix, c’est un combat merveilleux pour la liberté humaine.

 

Rappelez-vous ce trait si émouvant : les Apôtres, le jour du Sabbat, sont en train – parce qu’ils ont faim – d’arracher quelques épis et de s’en approprier la substance ; et des docteurs de la Loi, sourcilleux, les accusent de travailler le jour du Sabbat et de violer ainsi la Loi sacro-sainte. Alors que notre Seigneur prend leur défense en disant : « Le Sabbat est pour l’homme et non pas l’homme pour le Sabbat » (Mc. 2,27), il montre que justement toute l’orientation de la religion tend à la libération de l’homme, à son parfait accomplissement dans l’Amour de Dieu.

 

Et toute la vie de Jésus-Christ, parce que l’humanité de Jésus-Christ est absolument dépouillée d’elle-même, toute la vie de Jésus-Christ dans son humanité est d’offrir à Dieu une parfaite transparence pour nous permettre de lire à travers son Cœur l’éternelle Pauvreté de Dieu. Jésus-Christ nous révèle Dieu, précisément, comme celui qui se donne à l’infini, comme celui qui n’est que l’Amour et qui n’attend de nous que l’Amour, c’est à dire comme celui qui veut nous rendre semblable à lui, qui veut faire de nous aussi une source jaillissante de lumière et de bonté. Et Jésus qui nous conduit à ce Dieu Pauvreté, à ce Dieu dont la différence est de n’en avoir point. Comment veut-il rassembler l’humanité, sinon justement, sous le signe de la Pauvreté.

 

Et l’Eglise, dans sa pensée, c’est à dire l’unité du genre humain, telle qu’il la veut, telle qu’il la vit, ne peut consister que précisément dans cette ouverture illimitée du Cœur qui fait de chacun un espace, où tous les autres hommes peuvent respirer, où tous les autres hommes se sentent accueillis et où ils apprennent qu’en Dieu, ils sont chez eux.

 

Il me semble que c’est pratiquement là le seul signe de l’Eglise authentique. On pourra échafauder mille théories, dans l’abstraction, sur les titres et la légitimité d’une institution quelconque à représenter Dieu. Il est absolument certain que la seule manière d’être chrétien dans l’esprit de Jésus-Christ, c’est de n’avoir pas de frontières.

 

Car Jésus-Christ n’est pas un théoricien qui vient nous apporter des idées sur Dieu. Jésus-Christ, c’est la divinité qui s’adresse à nous personnellement, à travers une humanité qui ne peut rien posséder, rien s’approprier, rien limiter et qui nous transmet dans toute sa pureté le jour de l’éternelle innocence et de l’éternelle bonté. Et bien sûr que, dans ce jour de l’éternelle innocence et de l’éternel Amour, nous ne pouvons vivre que dans un climat d’universalité.

 

Nous ne pouvons témoigner de ce don infini qui est Dieu que par le don de nous-même ; et il y a une chose absolument sûre, c’est que, dès que nous fermons notre cœur, dès que nous restreignons le don de nous-même, dès que nous prétendons faire de la vérité une possession et un monopole, nous sommes essentiellement opposés à l’esprit de Jésus-Christ.

 

Et c’est pourquoi l’unité du monde chrétien, elle ne pourra se faire que dans la mesure où chacun de nous vivra cette Pauvreté divine, dans la mesure où chacun de nous sera un accueil sans arrière-pensée, dans la mesure où chacun de nous témoignera d’un Dieu qui est simplement le jour de l’éternel Amour. Car il est de toute évidence que, si Dieu est uniquement l’Amour, s’il est uniquement le don de soi, s’il n’y a pas dans son Cœur de partialité ni de frontière, s’il veut se communiquer dans sa plénitude à toute créature, il est parfaitement sûr que la seule manière de témoigner de sa Présence, c’est d’être nous-même un don sans limite et sans reprise.

 

Et qui voudrait repousser l’Evangile si, il était offert à chacun comme un foyer, comme une demeure, comme un cœur, comme une tendresse infiniment maternelle, qui n’a jamais cessé de l’attendre ? Tant que l’Evangile n’aura pas cet aspect, tant que l’Eglise – quoi qu’elle prétende être – ne sera pas en nous, concrètement, ce Cœur même du Seigneur qui bat dans tous les cœurs humains, il est inutile de penser à l’unité ou d’en parler.

 

C’est pourquoi nous voulons, pour que cet effort – miraculeusement d’ailleurs accompli – d’une sympathie de plus en plus grande de tous les hommes envers les autres, et de toutes les confessions à l’égard les unes des autres, nous voulons prolonger ce mouvement avec la grâce du Seigneur en nous appropriant, c’est à dire en faisant nôtre, c’est à dire en nous nourrissant de ce mot admirable de Fénelon : « La différence de Dieu, c’est de n’en avoir point. »

 

Il me semble que c’est là la plus belle définition d’un esprit authentiquement catholique, c’est à dire authentiquement universel, qu’on ne sente pas en lui de limite, et que la vérité apparaisse non pas comme une idée que l’on se fait sur quelque chose, mais simplement comme la lumière de la flamme d’Amour.

 

Note (1) citation de Fénelon : De l’existence de Dieu Seconde partie, Chap. V, p.149 (Edition Lefèvre, Paris, 1844 ; sur Gallica bibliothèque numérique)

« Être une certaine chose précise, c’est n’être que cette chose en particulier. Quand je dis de l’être infini qu’il est l’Être simplement, sans rien ajouter, j’ai tout dis. Sa différence, c’est de n’en avoir point. Le mot d’infini, c’est un terme presque superflu, qui ajoute au mot d’être diminue le sens, bien loin de l’augmenter : plus on ajoute, plus on diminue. Qui dit l’Être sans restriction emporte l’infini ; et il est inutile de dire l’infini, quand on n’a ajouté aucune différence au genre universel, pour le restreindre à une espèce. »

 

(*) TRCUSLivre « Ton visage, ma lumière, 90 sermons inédits »

Publié par les éditions Mame, Paris, 2011. 510 pages

ISBN : 978-2-7289-1506-4

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