14-21/06/2013 – Conférence – Le but de la vie religieuse

Conférence
et méditation donnée par Maurice Zundel à Ghazir en 1959. Edité dans « Je parlerai à ton cœur » p. 240 (*)

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d’entrer plus profondément dans le texte. Pour l’écoute, affichez immédiatement le texte complet en cliquant sur « lire la suite ».

 

Vous avez pu vous étonner ce matin que, après avoir parlé du mystère de l’Église où nous aboutissions à cette identification avec le Christ dont le mot de saint Augustin : « Nous n’avons pas seulement été faits chrétiens, mais Christ… », nous soyons redescendus subitement dans ces abîmes de l’inconscient où nous avons abordé résolument la face la plus ténébreuse de l’Humanité et nous avons découvert que l’être conscient, c’est-à-dire l’être qui vit d’idées claires, n’est qu’une toute petite portion de l’être humain qui est compris entre l’inconscient d’une part, et toute sa vie souterraine, et le supra conscient de l’autre, qui représente le pôle surnaturel de notre existence.

 

C’est qu’en réalité, pour mesurer la portée de l’œuvre à accomplir, pour entrevoir dans toute sa vérité la mission de l’Église, pour prendre conscience de notre véritable champ d’apostolat, il fallait nécessairement prendre conscience de ce qu’est qu’en réalité un être humain. Car si on se trompe sur cette donnée fondamentale, si on ne sait pas ce que c’est qu’un être humain, toute la pédagogie, tout l’enseignement, toute la direction spirituelle, toute la prédication seront continuellement en porte-à-faux.

 

Et ce qui jaillit précisément de cette considération de l’inconscient où la psychanalyse nous a introduits avec des méthodes précises et une technique éprouvée, grâce d’abord à l’analyse des rêves et aux associations que permet justement l’analyse du rêves qui est, en regroupant certaines images, et en enchaînant les mots que ces images suggèrent, trouve peu à peu les centres d’attraction, on voit, qu’elles sont, dans un psychisme – c’est-à-dire dans une vie mentale – en voit quelles sont en quelque sorte les remous, les tourbillons, autour desquels la vie mentale s’organise.

 

Et on peut, de proche en proche, remonter toujours plus loin vers les origines et, finalement, parfois découvrir des traumatismes, des blessures infantiles qui ont été à l’origine d’une déformation.

 

Mais ce qui s’impose, d’une manière générale, d’une considération globale de toutes ces méthodes, si riches, si précieuses et aujourd’hui si indispensables, c’est que pour amener l’homme à lui-même, pour qu’il réalise sa vocation, et à plus forte raison pour qu’il accomplisse sa vie selon l’Évangile, il faut un changement de moi.

 

Un changement de moi, c’est-à-dire une refonte radicale de l’être à partir de ses racines instinctives. Il faut prendre la plante, si vous voulez, dans ses racines mêmes pour la tourner vers son soleil. Et si l’on va moins profond, tout l’œuvre entreprise avortera, précisément parce qu’elle laissera intouchées ses racines qui demeureront livrées à elles-mêmes.

 

Alors, l’inconscient livré à lui-même suivra ses propres voies, et à travers des formules édifiantes, à travers des prétentions à la vertu, on verra resurgir tout d’un coup la vanité, l’orgueil, l’ambition, la jalousie, car précisément, comme l’inconscient n’a pas été assaini, ordonné, équilibré, illuminé, transformé, assumé, il poursuivra son propre chemin souterrain et il resurgira à un certain tournant de la vie, en faisant tomber le château de cartes que l’on a édifié sous couleur de vertu et avec les plus sincères prétentions à la sainteté.

 

J’ai raconté le cas de cette prieure qui était un géant d’austérité, qui pouvait vivre l’hiver avec les fenêtres ouvertes, qui se réchauffait grâce à ce qu’elle appelait « l’exercice de la charité envers Dieu », qui parlait comme un livre des douze degrés d’humilité enseignés par saint Benoît à ses disciples, qui paraissait être arrivée à la plus haute union avec Dieu, qui était une contemplative, et dans le mot « contemplatif » faisait chanter tout le lyrisme : elle en avait la bouche pleine ! Et elle n’a pas pu supporter, elle n’a pas pu supporter le seul échec qu’elle ait éprouvé dans sa vie, à savoir d’être désavouée par sa communauté, cette communauté qu’elle avait fondée et dont tous les membres étaient passés par ses mains, lorsque cette communauté a refusé de la réélire comme prieure.

 

Et bien déposée de sa charge, rentrée dans le rang, elle n’a jamais accepté d’être démise. C’est qu’en réalité elle vivait sur un mimétisme de la sainteté. Elle avait pu épouser toutes ses formules, prendre toutes ses apparences, parce que c’était dans le domaine où il n’y avait en elle aucune résistance. Elle était naturellement dure à elle-même, elle avait un tempérament extrêmement robuste, elle était prodigieusement intelligente, elle avait une culture qui la maintenait dans un domaine spirituel, elle était exempte des tentations vulgaires qui sont l’apanage des petites âmes. Elle croyait qu’elle était arrivée, et tout le monde le croyait avec elle !

 

En réalité, elle n’avait pas commencé d’entrer dans la voie évangélique. Simplement parce que, elle n’avait pas de tentations vulgaires, on s’imaginait qu’elle avait atteint au sommet de la sainteté. Mais non, elle ne s’était pas dépouillée de soi et elle n’était pas née de nouveau, elle n’avait pas réellement revêtu le Christ, parce que jamais elle ne s’était heurtée à un obstacle qui lui aurait révélé, en elle, l’esprit de possession, dont elle ne pouvait prendre conscience puisqu’elle avait toujours été Supérieure. C’est toujours elle qui avait conduit, c’est toujours elle qui avait commandé, elle ne savait pas ce que c’était qu’obéir. Quand il lui fallut obéir, accepter la direction d’une autre, ce fut plus fort qu’elle, elle ne pouvait pas ne pas protester d’une manière ostentatoire.

 

Donc, ce monde de l’inconscient, il est présent partout, il est présent chez tous les êtres et, si on ne l’a pas discipliné, ordonné, il se manifestera un jour d’une manière catastrophique, et d’autant plus catastrophique qu’on l’a plus profondément ignoré.

 

C’est pourquoi, cette descente dans les souterrains de la vie inconsciente nous fait prendre conscience que, en réalité, il n’y a de transformation efficace que celle qui va jusqu’aux racines de l’être, et que précisément la seule expression qui rende compte de la profondeur même de cette transformation c’est celle qui rejoint le mot de notre Seigneur sur la nouvelle naissance et qui revient à ceci : « Il faut changer de moi. »

 

Saint Augustin a dit ce mot si juste dans les Confessions : « Amor meus, pondus meum : mon amour, c’est le poids qui m’entraîne », c’est l’aimant qui m’oriente, c’est le centre de gravité de mon être. Je vais naturellement dans le sens de ce que j’aime. Et avec quoi aime-t-on ? On aime justement avec cette pente essentielle qui résulte des impulsions les plus originelles, les plus profondes et les plus inconscientes. C’est donc cela qu’il faut atteindre, et nous ne serons vraiment les disciples de l’Évangile ou, pour être encore beaucoup plus proches de notre vie quotidienne, nous ne serons vraiment nous-même, nous n’accomplirons vraiment notre tâche humaine que lorsque nous aurons changé de moi.

 

Et avec quel moi nous échanger ? Cela ne peut être que le moi divin. Car on peut bien aimer un être humain, un homme sa femme, une femme son mari, une mère ses enfants, les enfants leurs parents, un ami son ami, un médecin ses malades, le Père Damien ses lépreux, le Père Lataste les filles tombées, dont il rêvera de faire des Religieuses, comme d’ailleurs saint Jean Eudes et toute l’Institution du Bon Pasteur, mais finalement, si on aime un autre, qu’aime-t-on en lui ? On ne peut pas l’aimer dans son animalité, on ne peut pas l’aimer dans ses limites, on ne peut pas l’aimer dans ses refus. Si on aime un autre, on l’aime toujours dans l’Himalaya qu’il peut devenir, on l’aime dans ce moi de valeur, dans ce moi créateur, dans ce moi qui est une origine, un espace, une source et une liberté. C’est- à-dire finalement, que dans un être humain, si il est encore médiocre et misérable, ce qu’on aime en lui, comme l’ami de Wilde qui a été pour lui le point de départ de sa conversion, ce qu’on aime en lui c’est ce qu’il peut devenir, c’est-à-dire finalement, ce qu’on aime en lui, c’est lui quand il aura changé de moi, quand il aura revêtu le moi divin.

 

Changer de moi, c’est toujours naître à Dieu ; c’est toujours, comme dit saint Paul, « revêtir Jésus Christ. »

 

C’est dire que les gouffres qui sont en nous représentent finalement tout l’univers, toutes les forces qui sont en travail dans la terre, dans les astres, dans les nébuleuses, ce sont toutes ces forces qui, à travers l’évolution, à travers le règne minéral, végétal, animal, aboutissent à l’homme, ce sont toutes ces forces qui sont en nous, qui constituent cet océan de l’inconscient.

 

Comment voulez-vous équilibrer toute cette puissance cosmique, en quelque sorte infinie, sinon par la lumière et la générosité du moi divin ? C’est bien parce que l’homme porte en lui tout cet univers de forces cosmiques, de forces obscures, de forces instinctives, de forces immensément puissantes, qu’il ne peut s’équilibrer qu’en revêtant le moi divin. Et plus ce gouffre est mieux connu, plus il apparaît impossible de l’éduquer, de l’ordonner, de le protéger contre lui-même, autrement que en l’amenant jusque-là : à la nouvelle naissance où il change de moi.

 

Et cela nous rend d’autant plus plausible le mystère de l’Incarnation. On voit qu’il y a une sorte de correspondance entre les abîmes de l’homme et les abîmes de Dieu. Dieu ne peut justement se communiquer à l’homme que comme son vrai moi. Et dans la Personne de notre Seigneur où justement la nature humaine est tout entière assumée par le Moi divin, on comprend que, on obtient par-là, par l’Incarnation et dans la Personne de Jésus, précisément la seule lumière, la seule force, le seul amour qui puisse ordonner l’Humanité en transformant tout cet océan obscur en lumière et en amour par l’aimantation, l’aimantation, l’attraction du moi divin, puisque le moi finalement c’est le pôle qui tout attire, qui tout aimante, qui tout ordonne, qui rassemble toutes les forces de l’être et qui les projette dans une certaine direction. Et, si ce pôle est un pôle animal, toutes les ressources de l’être, y compris celles de l’intelligence, iront vers la destruction et la ruine. Si ce pôle, au contraire, est un pôle de lumière et de bonté, toutes les forces s’intérioriseront, se concentreront, se recueilleront, pour créer la beauté, pour propager l’amour, pour réaliser l’unité sous l’égide et sous l’aimantation du moi divin.

 

[Repère enregistrement audio : 16’ 07’’]

 

Si ceci nous est devenu profondément sensible, si nous l’avons compris d’une manière vivante et vitale, nous comprendrons que le seul apostolat possible ce soit celui qui enfante l’être nouveau.

 

Il ne s’agit pas de distribuer des « notions« , de faire des « œuvres » au pluriel, il s’agit exactement et uniquement d’arriver à transformer l’être humain dans ses profondeurs au point qu’il naisse de nouveau, qu’il devienne essentiellement un autre en revêtant la personnalité divine.

 

Et cela nous amène à envisager un débat infiniment douloureux, parce que c’est un nid d’équivoques : le débat qui concerne la laïcité. La laïcité, c’est un programme qui prétend fonder toute la société, et en particulier l’éducation, sans faire intervenir la religion. La religion est une chose privée, chacun pensera d’elle ce qu’il voudra, en adoptera une si ça correspond à sa sincérité, à ses besoins, à ses désirs, à ses rêves, à son tempérament, à son talent. Mais l’État, personnellement si l’on peut dire, l’État ne reconnaîtra aucune religion : il n’aura pas de religion officielle. L’État ne les combattra pas. Si nous prenons la laïcité telle qu’elle se réalise dans certains États occidentaux, l’État ne combattra pas les religions, mais il n’en adoptera, n’en protégera et n’en subventionnera aucune. De même pour l’École : l’État n’y propagera pas l’athéisme, mais il n’enseignera aucune religion. Les enfants, si leurs parents veulent leur donner une religion, iront la chercher ailleurs que dans les écoles d’État.

 

A quoi on oppose : mais non, mais enfin, pratiquement, élever les enfants sans leur parler de Dieu, c’est les élever comme si Dieu n’existait pas, c’est les habituer à penser qu’il n’existe pas, qu’il n’existe pas. Et constituer un État d’où Dieu est absent, c’est organiser toute la vie sociale, pratiquement, sur une base athée. Car, si on n’en parle jamais, c’est qu’Il ne compte pas ; s’il ne compte pas, c’est que la vie humaine peut s’organiser sans lui ; par conséquent, un état laïc, c’est un état qui est nécessairement l’ennemi de Dieu ; une école laïque c’est une école qui est nécessairement un foyer d’athéisme.

 

J’ai peur que ce débat soit de nouveau en porte-à-faux. Car les programmes scolaires excluent les leçons de religion. Dans les manuels de sciences, de physique, d’histoire naturelle, il n’est pas question de Dieu, pas plus que dans les manuels d’Histoire. La notion de Dieu n’est pas imprimée noir sur blanc, dans aucun de ces manuels. Est-ce à dire que les professeurs ne pourront pas, par le rayonnement de leur sincérité, par leur probité intellectuelle, avoir une influence spirituelle ? Ce n’est pas exclu ! Il est évident qu’un homme qui assiste aux leçons de Jean Rostand et qui est témoin de cette probité extraordinaire, de cet amour de la vérité héroïque, il est impossible qu’il y soit insensible. Il peut puiser justement, dans cette très haute sincérité le sentiment d’une Présence qui n’est pas nommée, mais qui est effectivement une Présence divine.

 

D’autre part celui, je veux dire l’homme d’Église qui proteste, qui propose de refuser l’impôt si l’État ne subventionne pas les Écoles chrétiennes, qu’est-ce qu’il veut ? Veut-il faire entrer la notion de Dieu ou la présence de Dieu ? Ce sont des choses bien différentes, ce sont des choses tellement différentes, que les Pharisiens qui avaient la bouche pleine de Dieu, ont crucifié le Seigneur ! Alors, qu’est-ce que l’on veut ? Faire entrer la notion de Dieu ou la présence de Dieu ?

 

Quand nous voyons Jules II à la tête de ses armées, en cotte de mailles, [vers 1510], se battant lui-même sur le terrain, lui, le vicaire de Jésus-Christ, qui a dans ses ennemis des fils qu’il doit amener à l’amour du Crucifié, nul doute que Jules II eut la notion de Dieu, et même toute sa politique, toutes ses batailles avaient pour but – quel but justement ? – mais de rétablir un équilibre entre l’empereur Allemand et le roi de France, de façon à les neutraliser tous les deux pour que l’État Pontifical ne fut grignoté ni par l’un ni par l’autre. Ce qu’il voulait, c’était sauver cet État Pontifical, menacé constamment par l’Empereur ou le Roi ou par tous les deux à la fois. Il voulait justement opposer ses deux adversaires l’un à l’autre pour tirer son épingle du jeu et que l’État Pontifical fût préservé. Il considérait qu’il fallait absolument que cet État Pontifical existe pour que l’Église fût indépendante des souverains temporels.

 

Mais à quel prix, à quel prix ! Voilà le vicaire de Jésus-Christ, lui-même souverain temporel, lui-même revêtu de la cotte de mailles, lui-même homme de guerre, lui-même répandant le sang de ceux dont il est le père en Dieu ! Il avait la notion de Dieu. Avait-il la présence de Dieu ?

 

Or, tout est là. Si nous faisons des écoles qui donnent la notion de Dieu sans donner la présence de Dieu, c’est du temps perdu. Non seulement c’est du temps perdu, c’est un contre-apostolat, parce que cette notion de Dieu donnera l’impression aux enfants qu’ils connaissent Dieu et que c’est profondément ennuyeux, que c’est ridicule et mesquin, que ça ne répond à aucun vrai problème de la vie, et ils n’auront plus l’idée de chercher une présence de Dieu que ces mots vides leur masquent. S’il s’agit de donner la présence de Dieu, à la bonne heure ! Mais alors, quel engagement, quel engagement !

 

A-t-on pris conscience, lorsqu’on défend l’Enseignement religieux qu’il ne s’agit pas d’un nationalisme religieux mais d’une présence réelle de Dieu, d’une éducation de la vie intérieure, d’une éducation de la vie mystique qui suppose de la part des maîtres une vie mystique authentique et rayonnante ?

 

Et a-t-on pensé lorsque, on veut que Dieu soit reconnu par la Cité, qu’il ne s’agit pas d’imposer le nom de Dieu et de faire porter les armes devant le Saint-Sacrement en interdisant de prêcher le véritable Évangile, comme me le disait un prêtre en Italie, sous le Fascisme : « On nous présente les armes et on nous défend de prêcher l’Évangile. Dès que nous parlons de la charité entre les peuples, c’est fini, nous apparaissons comme des ennemis de l’État qui veut porter la guerre et qui veut rétablir l’Empire romain pour la gloire du Duce. »

 

L’apostolat ne peut avoir qu’une seule visée : faire naître Dieu pour amener l’enfant, pour amener l’homme, le citoyen, à changer de moi. Et c’est pourquoi l’apostolat, finalement, ne peut être qu’une maternité, une maternité divine, où il ne s’agit plus d’une notion de Dieu, et il ne s’agit plus de parler de Dieu et de mettre son nom à toutes les sauces, mais de brûler de cette flamme, mais d’en être consumé, mais d’être surtout guéri de son moi, car si celui qui enseigne Dieu n’a pas changé de moi, il ne peut qu’enseigner une idole.

 

Et s’il a changé de moi, il n’a pas besoin d’en parler, parce que sa présence purifie, parce que sa présence illumine, parce que sa présence est un ferment de liberté, parce qu’à travers lui, on respire le Dieu vivant.

 

Toute vie chrétienne est appelée justement à cette transformation et il n’y a personne, qui dans son baptême, ne trouve cette vocation de revêtir Jésus-Christ, de changer de moi en étant revêtu du Moi divin : « Et maintenant ce n’est plus moi qui vis, mais c’est le Christ qui vit en moi. » (Ga. 2, 20) C’est le programme de toute vie chrétienne, à plus forte raison c’est le programme de toute vie monastique et religieuse.

 

Les ordres religieux ne peuvent pas avoir d’autre programme que celui-là, et leur consécration ne peut avoir d’autre sens que précisément d’établir en eux d’abord, et de faire éclore dans les autres, ce moi nouveau qui est le moi de Jésus-Christ.

 

Mais pourquoi existent-ils ? Pourquoi faut-il qu’il y ait précisément ces collectivités consacrées par les vœux de religion, si ces collectivités n’ont pas d’autre but, ne peuvent pas avoir d’autre but ni d’autre mission que d’accomplir la mission commune à tous les chrétiens et absolument essentielle à toute l’Humanité qui est justement pour discipliner, ordonner et faire fructifier ces forces océaniques de l’inconscient, de les conduire et de les assumer sous le moi divin ; pourquoi existent-t-elles ces collectivités consacrées ? Justement, parce qu’il y a des oeuvres collectives qui ne peuvent être accomplies qu’ensemble, dans une certaine direction et qui doit être précisément celle-là.

 

Et je prends un exemple qui ne vous est pas familier mais qui illustrera d’autant mieux ce que je veux dire. J’ai ici ce livre de Rostand, dont je vous ai déjà lu les dernières pages : « Peut-on modifier l’homme ?  » Cet ouvrage porte sur le problème le plus délicat et le plus dangereux : « Peut-on fabriquer des hommes en bocal ? »

 

[Repère enregistrement audio : 29’ 56’’]

           

Vous savez que la biologie, aujourd’hui, a pu mettre la main sur les éléments héréditaires qui sont dans les chromosomes qui affectent chaque cellule, et dans les chromosomes, des points tout à fait minuscules dont chacun répond à une fonction : il y a un chromosome de l’œil, un chromosome ou plutôt un gène – le gène étant cette particule infime du chromosome qui constitue le chapelet de ces petits nœuds qui sont au foyer et au point de départ de l’hérédité. Il y a donc un gène de la couleur des cheveux, un gène de la couleur des yeux, un gène de la longueur des ailes – s’il s’agit de la mouche à vinaigre qui est un petit insecte sur lequel on a fait une quantité innombrable d’expériences. Et l’on a vu que, en piquant avec une pince un de ces gènes, en les distribuant d’une manière différente, on peut, selon la volonté du biologiste, faire naître des ailes plus longues ou plus courtes ou même un insecte sans ailes, un insecte aux yeux rouges, aux yeux noirs, et ceci suivant le cas, parce qu’on a mis la main sur l’élément héréditaire.

 

On s’est donc demandé si, dans la cellule embryonnaire de l’homme, on ne pourrait pas justement saisir les éléments héréditaires, les gènes, et les combiner de manière à faire un surhomme, un homme de génie, un homme tel qu’on n’en a encore jamais vu. Si tous les savants, tous les biologistes s’y mettent, on pourra savoir quel est le gène qui correspond au maximum d’endurance, au maximum de courage, au maximum d’intelligence, au maximum de puissance musicale, et on pourra composer suivant le désir : un grand musicien, un grand biologiste, un grand astronome, un grand mathématicien, un grand alpiniste.

 

Et puisque, maintenant, on peut élever des jeunes animaux en bocaux, pourquoi pas des fœtus humains ? Pourquoi n’arriverait-on pas à prélever chez la femme tout simplement l’ovule, et avec les manipulations nécessaires, il n’y a même plus besoin du germe mâle : jusqu’à l’étage du lapin, on a pu obtenir des lapins sans le concours du mâle. Il suffit de prendre l’élément féminin et de le travailler. Pourquoi ne pourrait-on pas travailler ainsi le germe humain en bocal et fabriquer de toutes pièces des hommes ? C’est ce qu’on appelle l’ectogénèse, donc la fabrication de l’homme en dehors du sein maternel à partir du germe primitif, travaillé selon ses éléments les plus intimes qui sont les gènes, combinant les gènes de manière à donner un homme qui dépasse l’homme actuel, qui puisse prendre la relève de l’homme actuel, poursuivre l’évolution dans la direction du surhomme.

 

Voilà un problème qu’il est impossible d’éluder puisque nous avons dans le laboratoire des possibilités qui s’accroissent tous les jours et qui sont déjà en usage. Je connais une femme – c’est un exemple très lointain et c’est simplement pour dire comme les choses marchent vite – je connais une femme qui a deux enfants qui sont d’un père inconnu, puisqu’elle les a eus par insémination artificielle. Elle était très malheureuse dans son ménage, son mari aussi, il était seulement impuissant à lui donner des enfants. Comme elle ne vivait que pour avoir des enfants, elle a fait pratiquer cette petite opération et elle a deux très beaux enfants qui ne savent absolument pas que le monsieur qui est dans la maison n’est pas leur papa. Ils l’appellent  » papa  » et il en est très heureux d’ailleurs, car ça a équilibré tout le ménage parce que, on a pratiqué cette insémination artificielle d’un germe venu d’un homme absolument inconnu.

 

L’étape suivante, ce sera de provoquer la naissance sans le concours de l’homme. L’étape suivante, ce sera de cultiver en bocal le germe humain. Et l’étape suivante, ce sera de combiner le germe humain à partir du gène pour fabriquer un type d’homme selon un schéma concerté, étudié, pour arriver au surhomme. Tout cela est à la porte et, bien entendu, les Soviétiques ne se priveront pas : rien ne les gênera dans cet ordre. Et il est impossible que les biologistes, Rostand lui-même qui est un très honnête homme, qui voit tout le danger, le danger de cette entreprise, le risque formidable que l’on court : on peut très bien fabriquer un monstre, un monstre !

 

Enfin, nous avons ce pouvoir. Nous avons le pouvoir de la bombe atomique. Voulez-vous que l’Église soit absente du laboratoire quand l’avenir de l’Humanité se joue dans le laboratoire ? Non ! Il est bien qu’un Père Leroy, qui est un des amis du Père Teilhard de Chardin et qui, lui, est biologiste, il est bon de savoir que le Père Leroy est précisément un homme de laboratoire, qu’il étudie précisément tous ces problèmes, et qu’il y a un des ordres savants qui peuvent constituer des équipes de biologistes qui vont reprendre tous ces travaux, qui vont les vérifier, qui vont connaître toutes les chances et tous les risques, qui vont dénoncer les risques en même temps qu’ils vont reconnaître les chances et qui apporteront à l’Humanité le problème vu dans toute sa lumière, vu précisément sous l’angle du moi divin.

 

Il le faut absolument. Si l’on n’a pas une équipe de savants occupés à ces travaux et y consacrant leur vie, tout ce travail sera accompli par des hommes qui peuvent être étrangers au Dieu vivant. Je ne dis pas qu’ils le sont nécessairement. Rostand montre assez, dans ce livre, l’inquiétude que lui inspire ce pouvoir et l’impossibilité d’échapper au problème et a la tentation d’employer toutes les ressources de la biologie pour en faire sortir un être humain d’un type nouveau. Mais il est nécessaire que le chrétien qui comprend que toutes les ressources souterraines de l’être humain peuvent dériver tous ces pouvoirs vers la catastrophe. Est-ce que on n’a pas vu, on n’a pas vu l’année dernière, à l’occasion du spoutnik [le 4 octobre 1957], le satellite envoyé par les Russes dans l’espace, est-ce qu’on n’a pas vu devant cette réussite prodigieuse et magnifique – car enfin, quelle victoire pour l’homme, quelle affirmation de son intelligence ! Il n’est donc pas rivé à ses sens, ses sens qui ne voient pas plus loin que le bout du nez ! L’homme les a tellement dépassés qu’il a pu calculer l’univers, l’orbite de l’univers, et qu’il peut constituer de nouveaux satellites dans le système solaire : mais c’est prodigieux, il y a de quoi s’émerveiller de la grandeur de l’homme ! Et aussitôt, nous avons vu le jour même, les Américains blêmir d’épouvante et nous avons lu dans la presse que les Russes pourraient établir dans la lune un poste de bombardement contre l’Amérique.

 

Donc cette immense découverte – qui est en soi une libération prodigieuse – si elle n’est pas axée sur le moi divin, elle peut se changer en ceci : c’est que l’homme a quitté la terre pour installer dans la lune, et plus loin que la lune : sur Jupiter ou sur Saturne, les passions les plus basses du souterrain inconscient, afin de mieux écraser ses adversaires terrestres qui sont ses adversaires sur le plan de la biologie la plus animale.

 

Voulez-vous que l’Église soit absente de ces recherches ? Il faut qu’elle soit présente. Il faut qu’il y ait des Ordres savants qui s’occupent de ces problèmes qui les résolvent en équipes, avec toujours la même orientation. Il faut équilibrer les forces inconscientes, autrement les découvertes les plus magnifiques entreront immédiatement au service de la bête.

 

Voulez-vous un autre exemple ? Voici un jeune professeur de philosophie dans un Lycée. Il est professeur, il enseigne ce qu’il veut : pourvu que le programme soit accompli et que les examens soient réussis, c’est tout ce que les examinateurs officiels lui demandent. Or, comme il aime faire du panache, il aime – parce qu’il est très jeune encore, très infantile, lui aussi il a sa revanche à prendre sur une enfance humiliée, pour montrer qu’il est à la page, est-ce qu’il ne s’avise-t-il pas de préconiser, devant des gosses de 17 ou 18 ans, garçons et filles, les pratiques anti-conceptionnelles ! Dire que c’est très bien d’empêcher des enfants, qu’est-ce que ça a à faire d’abord avec le programme de philosophie ? Qu’est-ce que ça a à faire. Mais enfin, on ne peut pas l’empêcher de parler, on ne peut pas empêcher les enfants d’écouter. Voyez le désastre de cette classe de philosophie où les enfants, livrés à un professeur infantile qui, lui-même, est simplement en train de liquider de vieux complexes de son enfance, leur donne comme enseignement doctrinal, comme enseignement de philosophie, la consigne d’empêcher la naissance des enfants en bloquant les gènes par des pratiques anti-conceptionnelles. Voulez-vous que l’Église ne s’inquiète pas de cet enseignement ? Qu’il n’y ait pas des gens spécialisés dans la pédagogie ? Il le faut.

Il y a des hôpitaux, des hôpitaux. Dans les hôpitaux on peut tout faire : on peut faire des avortements en série, on peut tuer la vie, on peut surtout méconnaître la valeur de la mort. On emmène le mourant dans une salle de bain, et il claque tout seul, tout seul. Ou bien on le laisse au milieu d’une salle où il y a soixante hommes ou femmes qui hurlent, qui tapent le carton, qui jouent aux cartes, et il meurt comme ça, comme si c’était un chien qui crève. Mais un chien qui crève, on ferait beaucoup plus attention.

 

Vous voulez que l’Église ne soit pas là ? Il faut bien que, elle ait le souci de la vie, qu’elle ne la livre pas à tous ces charlatans !

 

Et je ne parle pas des cliniques psychiatriques, des cliniques de nerveux qui sont des               « poules d’or« , où l’on cultive les riches et leur neurasthénie en leur soutirant des fortunes. C’est une mine d’or, une mine d’or que les maladies nerveuses, quand il s’agit de gens riches, bien entendu. Alors, on les cultive, on les cultive… Plus ça dure, mieux ça vaut !

 

Vous voulez que l’Église ne soit pas présente à cette psychiatrie, qu’il n’y ait pas des infirmières consacrées, des – religieuses qui soignent les malades, des spécialistes de la pédagogie qui enseignent ou qui contrôlent en tout cas, qui contrôlent l’enseignement, je veux dire qui « préconisent » – c’est la meilleure manière de contrôler – qui « préconisent » les vraies méthodes en les vivant, en les vivant.

 

Enfin voulez-vous, qu’il n’y ait pas un milieu divin constitué, un milieu divin où Dieu, je ne dis pas « se parle« , mais « se respire« , comme dans les Ordres Contemplatifs.

 

J’ai été à Paris aumônier des Bénédictines [en 1927], un certain temps et je me rappelle avec émerveillement comment dans cette chapelle des Bénédictines, on venait de tout Paris, de tout Paris pour participer à cette Liturgie où il n’y avait jamais de sermon.

 

Pourquoi venait-on de préférence ? Mauriac était un des assidus ; Mauriac, Clément Jacob le grand musicien, Maurice Veillant, des acteurs, des actrices, Jacques Rivière ou plutôt sa femme et ses enfants ! Il y avait tous ces gens, tous ces gens qui venaient, parfois de très loin. Pourquoi venaient-ils à cette messe ? C’est parce que on y respirait le silence. On y respirait le silence.

 

Ce n’était pas comme ces messes de paroisse, bruyantes, frémissantes, où il faut se hâter, se hâter parce qu’il y a dix messes qui se suivent : il faut remplir l’église et la vider en même temps, et le Suisse vient, le Suisse vient avec la quête : « Pour les âmes du Purgatoire ! Pour les oeuvres de M. le Curé ! » Enfin du commencement de la messe jusqu’à la fin, on est troublé, on ne peut pas se recueillir, on accomplit une consigne.

 

Chez les Bénédictines, le silence se respirait, le silence était Quelqu’un, le silence était une Présence. Il faut qu’il y ait ces réservoirs de silence. Il faut qu’il y ait ces jardins de Dieu, qui sont des prises d’air sur le Ciel. Il faut toutes ces communautés, les unes actives, les autres contemplatives, justement pour que la vie sociale, les grandes oeuvres collectives de recherche, de psychologie, de psychanalyse, d’enseignement, de sociologie, de psychiatrie, de médecine, que toutes ces grandes oeuvres collectives, qui ont tant de prise sur les hommes, ne soient pas livrées à l’inconscience de médecins, de savants, de professeurs qui sont eux-mêmes tout pleins de leurs complexes infantiles, qui sont eux-mêmes gouvernés par les forces obscures de l’océan souterrain et que toutes ces recherches justement soient aimantées dans le sens du moi divin.

 

[Repère enregistrement audio : 43’ 36’’]

 

C’est le sens de votre vocation d’hospitalières, d’enseignantes, de visiteuses à domicile ; mais vous l’avez compris, pour l’accomplir, il faut cet engagement formidable, formidable : il faut changer, changer de moi. Changer de moi ; si nous ne changeons pas de moi nous-même, la notion même de Dieu sera empoisonnée, et quand nous la transmettrons aux autres, ce sera une idole. Il faut aller jusque-là : changer de moi, revêtir le moi de Jésus-Christ, être purifié jusqu’à la racine de l’être, pour pouvoir aimanter les autres, les attirer, être un pôle de lumière, de générosité et d’amour.

 

Pour cela, il n’y a besoin de rien dire, ni de rien faire que d’entrer à fond dans le travail qui nous est confié, de le vivre en présence du moi divin, et de comprendre que toutes les fois qu’on est en contact avec l’homme, on est en face de cet océan souterrain, en face de ces impulsions qui montent du fin fond de l’univers, et qui font peser sur l’individu toutes les puissances qui ont construit le monde à partir du premier germe, du premier atome, de la première nébuleuse gazeuse. Et c’est tout cela qu’il faut équilibrer – et il est impossible de l’équilibrer sans être revêtu de Jésus-Christ.

 

Notre vocation s’enracine, comme vocation chrétienne, dans le moi divin. Mais l’œuvre commune que nous avons à accomplir, l’œuvre à laquelle votre Congrégation est spécialement consacrée, il est absolument impossible de la réaliser si justement cette œuvre elle-même, puisque elle veut réaliser dans une collectivité un résultat humain dans un contact avec des êtres humains, il est impossible de la réaliser, si elle n’est pas constamment recueillie, aimantée, dirigée, vivifiée par le moi divin en nous. Parce que, à travers tout ce que nous sommes, à travers tout ce que vous donnez à vos malades, à vos enfants et à vos pauvres, l’unique chose, l’unique réalité que vous avez à leur transmettre, finalement, c’est cette Présence divine qui seule peut faire d’eux des hommes, qui seule peut les protéger contre les soubassements de leur vie souterraine, qui seule peut établir en eux le règne de Dieu.

 

Le problème a été centré, je crois, de la façon la plus précise ; et nous comprenons mieux maintenant pourquoi la connaissance de ces abîmes océaniques en nous, appelle que seule la puissance divine peut équilibrer ces forces obscures, appelle justement l’avènement du moi divin dans l’humanité sainte de notre Seigneur qui n’a pas d’autre moi – et je dis à cause de cela ne peut que nous attirer, nous aimanter à travers son humanité, pour nous faire graviter à notre tour autour de ce moi divin qui est universel, qui est infini ; en sorte que, finalement, se réaliser, réaliser les autres, et accomplir l’unité humaine, et réaliser le Règne de Dieu, c’est une seule et même chose.

 

Car nous ne pouvons nous trouver qu’en nous perdant en Dieu, nous ne pouvons nous trouver qu’en le donnant aux autres, nous ne pouvons nous trouver qu’en assumant toute l’Humanité, et nous ne pouvons assumer toute l’Humanité qu’en la ramenant à ce foyer central, où chacun trouve en Dieu la révélation de lui-même, la délivrance de tout son être, la lumière qui va jusqu’aux racines de sa personne et qui le constitue comme un élan vers Dieu, ouvert à tous et à tout.

 

Il y a là une immense sagesse, à condition que nous la vivions et que justement nous soyons guéris de nous-même, et qu’à travers nous, Dieu se respire, et qu’enfin tout notre apostolat soit cette maternité divine qui fasse naître l’être humain à Dieu, qui fasse naître Dieu dans l’être humain, afin que ce soit Noël partout où nous passons, Noël par notre cœur, aujourd’hui.

 

(*) TRCUSLivre « Je parlerai à ton coeur »

Publié par Anne Sigier, Sillery, septembre 2001, 327 pages

ISBN : 2-89129-147-6