14-20/02/2016 – Conférence – La personne de l’Eglise: l’Eglise c’est Jésus. Mission irremplaçable des hommes consacrés

Maurice
Zundel dans l’abbaye du Mont des Cats, communauté trappiste dans le nord de la France, le 8 décembre 1971. Non édité, les titres sont ajoutés.

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d’entrer plus profondément dans le texte.

Toute grâce est une mission

La grâce de l’Incarnation, cette grâce unique, incomparable, infinie dont a été revêtue l’humanité de notre Seigneur est la mission, car toute grâce est une mission ;…

…c’est par-là que s’établit ou du moins s’affirme cette justice universelle du Seigneur qui, à travers des niveaux différents, atteint tous les êtres, car celui qui a plus est appelé à donner davantage, si bien que l’égalité se rétablit dans l’harmonie du corps mystique qui comprend tout l’univers.

J’ai omis cependant un élément très important dans cette considération, à savoir les tentations de notre Seigneur, car ces tentations, précisément, de Jésus nous donnent une ouverture extrêmement profonde sur la conscience qu’il avait, précisément, du rapport entre la grâce et la mission.

En effet, ces tentations nous montrent que Jésus, conscient de ses pouvoirs, ses pouvoirs qu’il exercera avec tant d’éclat et qui, pour un temps, lui assureront le concours et l’admiration des foules. Notre Seigneur est parfaitement conscient que ses pouvoirs ne doivent pas, ne doivent pas servir en sa faveur : il ne doit pas calmer la faim en changeant les pierres en pain, il ne doit pas se précipiter dans l’abîme en comptant sur les anges de Dieu pour le protéger, il ne doit pas se prosterner devant le prince de ce monde pour obtenir la royauté du monde !

Des dons, mais pour la mission

Le Christ a pu connaître les abîmes des ténèbres et de la désespérance, bien qu’il fût revêtu de dons, parce que ses pouvoirs ne devaient pas servir pour lui.

Il y a donc tout un aspect de sa personnalité ou plutôt tout un aspect des dons infinis qui ont été faits à son humanité par sa subsistance dans le Verbe. Il y a tout un aspect de ses dons qui sont réservés à sa mission et qui ne doivent pas servir à sa personne. Et cela, justement, nous aide à envisager comment, du point de vue de la science expérimentale, selon les définitions que je vous rappelais ce matin, comment en effet le Christ a pu connaître les abîmes des ténèbres et de la désespérance, bien qu’il fût revêtu de tous ces dons, qu’il eût pu exercer son pouvoir sur tous les éléments, la mort comprise, parce que, justement, ses pouvoirs ne devaient pas servir pour lui.

Sa mission était précisément de les faire servir à la rédemption de l’humanité. Il devait être le contrepoids d’amour opposé à tous les refus d’amour, il devait connaître l’enfer autant que l’innocence suprême était capable de la connaître. Il a donc passé par ce scrupule effroyable où il s’est vu comme le péché vivant, étant fait « péché pour nous » afin que nous devenions, comme dit saint Paul « justice pour Dieu. » Il a connu cette suprême déréliction et ses derniers mots ont été des mots d’apparente désespérance : « Oh ! Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » (Mt. 27:46)

Y-a-t-il eu échec de Dieu ?

Est-ce que tout se termine par un échec ? Notre Seigneur a pu en avoir l’impression, au plan de la science expérimentale, tout en sachant, au plan de la connaissance divine, de la vision béatifique et de la connaissance prophétique, que ce moment était, en réalité, le moment rédempteur.

Est-ce que tout se termine par un échec ? Notre Seigneur a pu en avoir l’impression, au plan de la science expérimentale, tout en sachant, au plan de la connaissance divine, de la vision béatifique et de la connaissance prophétique, que ce moment était, en réalité, le moment rédempteur.

Cependant, y a-t-il un aspect qu’il faille retenir comme l’échec de Dieu ? Notre Seigneur était-il chargé d’inscrire dans l’histoire l’échec de Dieu, c’est-à-dire de nous révéler que, finalement, la liberté que Dieu accorde à l’homme est une liberté infinie, inviolable dont Dieu lui-même peut être victime ? Il est certain que rien n’était plus contraire aux perspectives traditionnelles, rien ne pouvait démonter davantage les espoirs que l’on mettait dans l’intervention de Dieu qui devait nécessairement être une intervention toute-puissante et miraculeuse.

Le déroulement du ministère de Jésus

Cependant tous les exégètes notent que, selon les vraisemblances, notre Seigneur a pu commencer son ministère, notamment en Galilée, dans une sorte d’euphorie, en obtenant l’adhésion de la foule et son admiration, pouvant proclamer le Sermon sur la Montagne, les exigences les plus hautes et les plus magnifiques qui aient, ont jamais été exprimées. Et peut-être a-t-il, sur le plan de la connaissance expérimentale qui était une science qui progressait, qui se nourrissait des événements, qui était attentive aux circonstances, peut-être a-t-il espéré convertir ce peuple, l’arracher à son particularisme, l’envoyer dans sa véritable mission qui était d’être élu, non pas pour soi, mais pour les autres. A-t-il eu un moment cette espérance, tout en sachant, de nouveau dans l’intemporel, que tout finirait par la catastrophe ? C’est possible.

Les exégètes notent, en général, que, il y a un reflux, que peu à peu – on l’a vu après la mort de Jean Baptiste – les allées et venues de Jésus sont plus prudentes. Il se sent plus ou moins traqué par la police d’Hérode. Il s’en va en Décapole ou dans la région de Tyr et de Sidon. Il passera à Césarée de Philippe où aura lieu cette célèbre confrontation entre lui et ses apôtres : « Qui dit-on que je suis ? » Il semble donc que, il y ait eu un déclin dans sa popularité et qu’il ait été amené, sur le plan toujours de la connaissance expérimentale, qu’il ait été amené à se consacrer plus profondément à l’éducation, à la formation de ses disciples qui devaient prendre la relève et qui étaient d’ailleurs, qui était d’ailleurs loin d’être préparés à ce dénouement tragique qui va les disperser et leur communiquer aussi, à eux aussi, une sorte de désespoir.

Sur le plan de l’histoire publique, c’est un échec

« Il y a trois jours qu’il est dans le tombeau. Nous espérions, disent les disciples d’Emmaüs, nous espérions que ce serait lui qui serait le Sauveur d’Israël et voilà trois jours, trois jours que ces événements se sont accomplis… » (Luc 24:21)

Dans quelle mesure est-ce que notre Seigneur, encore une fois sur le plan de la connaissance expérimentale, a été surpris, a été déchiré ? Nous voyons bien que son agonie – qui n’est pas une représentation, qui est une tragique réalité – que son agonie comporte une telle nuit, que, il demande par trois fois à être délivré de ce calice, tout en se remettant à la volonté divine.

En tout cas, sur le plan de l’histoire, c’est un échec et on ne voit pas comment Jésus aurait pu triompher de cet échec, toujours sur le plan de l’histoire, si les disciples n’avaient pas pris la relève, si le témoignage qu’il avait rendu à soi, à sa personne et à sa mission n’avait pas été repris par l’Eglise naissante.

Il est un fait certain, n’est-ce pas, c’est que, sur le plan de l’histoire, au moins de l’histoire publique, de l’histoire officielle, tout se termine avec la mort de Jésus. Le Vendredi saint, c’est la fin de son histoire. Son procès s’est déroulé avec une publicité suffisamment retentissante pour pouvoir laisser des traces dans des archives et il a été jugé publiquement, et les autorités romaines et juives ont concouru à sa condamnation.

La Résurrection est un événement confidentiel

Sa Résurrection, au contraire, est un événement confidentiel. Il est tout à fait remarquable que la Résurrection, à propos de laquelle nous remarquions qu’elle était une exigence interne de la structure de son être – il est mort d’une mort intérieure, il est mort de notre mort, il est mort par le péché, il est mort spirituellement, il est mort dans cette espèce de damnation qu’il a endurée pour nous en délivrer – et il ressuscite par cette nécessité interne, puisqu’il est le prince de vie. Il n’a pu passer par la mort que, en s’identifiant avec notre mort. Mais cette Résurrection, aussi intérieure qu’elle soit, aussi nécessairement qu’elle jaillisse des principes et de la structure même de son être, aussi réellement qu’elle ait été attestée, cette Résurrection demeure, néanmoins, un événement confidentiel dans ce sens que notre Seigneur ne s’est pas montré à ceux qui l’avaient condamné : il ne s’est pas montré à Pilate, il ne s’est pas montré à Caïphe, il ne s’est pas montré au Sanhédrin.

Il n’est apparu que, à ses amis, il n’est apparu que, aux hommes et aux femmes qui s’entretenaient de lui, qui déploraient les événements, qui se lamentaient sur l’échec d’une mission en laquelle ils avaient placé toutes les espérances. C’est à eux qu’il apparaît dans des circonstances d’ailleurs très diverses, au prix très souvent d’une méprise : d’abord, on ne le reconnaît pas, puis on le reconnaît… et, lorsque ces apparitions seront terminées, après le dernier entretien de notre Seigneur avec ses disciples, ses disciples ne sauront pas faire de cette Résurrection !

Le pape Saint Grégoire, commentant les disciples d’Emmaüs, leur rencontre avec le Seigneur, dit admirablement : « Jésus leur est apparu au dehors comme il était au-dedans d’eux-mêmes.

Le pape saint Grégoire, d’ailleurs, a dit à ce sujet des paroles infiniment profondes : il a montré – et c’est ce qui donne justement la note même confidentielle de ces apparitions – le pape Saint Grégoire, commentant vous vous le rappelez, les, les disciples d’Emmaüs, leur rencontre avec le Seigneur, dit admirablement : « Jésus leur est apparu au dehors comme il était au-dedans d’eux-mêmes. » Au-dedans d’eux-mêmes, ils l’aimaient, ils le regrettaient et ils doutaient. Au dehors d’eux-mêmes, Jésus apparaît, il leur apparaît réellement, mais il leur apparaît sous des traits qu’ils ne reconnaissent pas. Et ce n’est qu’au terme du voyage, lorsque, ils retiennent le pèlerin, lorsqu’ils le contraignent en quelque sorte à accepter leur hospitalité, ce n’est qu’alors que leurs yeux s’ouvrent, à la fraction du pain, ce que saint Grégoire commente en disant admirablement : « En écoutant les préceptes du Seigneur, ils n’ont pas été illuminés, mais en les accomplissant, dans leur charité envers ce pèlerin inconnu, en les accomplissant, ils ont reçu la lumière. » (1)

Nous voyons donc que la Résurrection, fermement attestée et suffisamment attestée pour que les apôtres reprennent espoir sans savoir très bien d’ailleurs ce qui va se produire, nous voyons que la Résurrection a ce caractère, confidentiel, s’adaptant à l’état d’esprit des disciples ou des femmes qui suivent sa trace, qui vont le rechercher au tombeau ou qui sont rassemblés dans la prière en mémoire de lui.

Les apôtres étaient demeurés au même point

Ces apparitions d’ailleurs – je viens de l’indiquer tout à l’heure – n’ont pas porté la lumière. Si elles ont ranimé l’espoir, elles ont invité finalement les disciples simplement à reprendre leurs vieux rêves, à se dire que l’accomplissement n’avait été que différé, que ce miracle attendu, éclatant, allait enfin se produire, puisque la dernière question qu’ils posent à notre Seigneur dans le dernier entretien que l’on place traditionnellement aujourd’hui de l’Ascension, dans ce dernier entretien, la dernière question, c’est : « Est-ce en ces jours-là que tu rétabliras le règne en faveur d’Israël ? »

On peut donc dire, de la façon la plus certaine que, si tout s’était arrêté là, si les apôtres n’avaient eu que les apparitions du Christ ressuscité, ils n’auraient pas su qu’en faire, parce qu’ils en étaient demeurés au même point, qu’ils reprenaient simplement des espérances, démenties par la crucifixion et dont ils pensaient qu’elles allaient se réaliser par la Résurrection !

Le grand événement de la Pentecôte

La véritable perception de l’humanité de notre Seigneur, elle s’accomplit au jour de la Pentecôte par cette intériorisation de sa Présence au cœur de ses disciples.

Mais ils vont entrer dans cette période d’attente, dans cette grande retraite qui les prépare à la Pentecôte et c’est là que le grand événement va s’accomplir, le grand miracle qui est un miracle intérieur. C’est le miracle des miracles, puisque c’est par-là que leurs yeux vont s’ouvrir, c’est par-là que la signification de la vie du Seigneur va leur être révélée, c’est par-là qu’ils rencontreront Jésus-Christ au plus profond d’eux-mêmes.

Et c’est peut-être là en effet ce qu’il y a de plus saisissant dans le mystère de la Pentecôte, c’est que ce Jésus qu’ils avaient vu devant eux, ils le perçoivent, ils le rencontrent maintenant au-dedans d’eux-mêmes et ils saisissent la véritable valeur de son humanité, car son humanité était justement le pur sacrement inséparablement uni à la divinité, le sacrement de la Présence personnelle de Dieu.

Elle était donc toute intériorisée, toute concentrée dans cette lumière divine et, au fond, on ne pouvait pas la toucher. Si le Seigneur dit à la Magdeleine : « Ne me touche pas… », cela vaut sans doute, non pas seulement de sa vie ressuscitée, mais de sa vie tout court, dans ce sens que, on atteignait la vérité de son humanité que, en la prenant du dedans dans son union personnelle avec la divinité qui la transfigurait comme elle se manifestera au jour de la Transfiguration.

Donc, la véritable perception de l’humanité de notre Seigneur, elle s’accomplit au jour de la Pentecôte par cette intériorisation de sa Présence au cœur de ses disciples. Ils sont en quelque sorte dépossédés d’eux-mêmes, guéris de leurs propres limites et ce qu’ils n’avaient pas osé, ils vont l’oser jusqu’au martyre et l’homme timide, l’homme qui avait renié après avoir promis d’aller jusqu’à la mort, l’homme qui, à la voix d’une servante, avait juré ne pas connaître son maître, sera le premier à affronter la foule, à affronter les autorités, à affronter la prison, jusqu’à ce qu’il affronte le martyre.

Un changement donc, extrêmement profond, s’est accompli en eux et ce changement, on peut le traduire par cette intériorisation de la Présence de Jésus à eux-mêmes. Ils ne sont plus seuls, ils sont habités par lui, ils sont envoyés par lui, ils vont parler en son nom, ils sont comme les sacrements de lui.

Un changement donc, extrêmement profond, s’est accompli en eux et ce changement, on peut le traduire par cette intériorisation de la Présence de Jésus à eux-mêmes. Ils ne sont plus seuls, ils sont habités par lui, ils sont envoyés par lui, ils vont parler en son nom, ils sont comme les sacrements de lui. Et c’est pourquoi, toute peur les a quittés, ils ne redoutent plus rien, ils sont prêts à donner leur vie et ils trouveront les paroles, comme le Christ le leur a promis, ils trouveront toujours des paroles appropriées pour répondre, devant les tribunaux, aux accusations ou aux interdictions portées contre eux.

La naissance de l’Eglise

L’Eglise ne peut accomplir cette mission, elle ne peut perpétuer la Présence de Jésus, précisément parce qu’elle est le sacrement de cette Présence.

C’est cette transformation profonde qui nous fait participer à la naissance de l’Eglise. Cette naissance de l’Eglise a une importance infinie pour nous et pour l’avenir du monde, pour toute l’histoire précisément parce que la naissance de l’Eglise est l’événement qui inscrit, dans l’histoire, l’histoire de Jésus.

Jésus n’a rien écrit. Sur le plan de la publicité, de la vie publique, sa vie se termine par une catastrophe. Rien n’aurait survécu de son action et de sa Présence, si elle ne s’était poursuivie à travers le mystère de l’Eglise. C’est le mystère de l’Eglise qui va reprendre cette action ou plutôt qui va perpétuer cette Présence.

Et l’Eglise ne peut accomplir ce, cette mission, elle ne peut perpétuer la Présence de Jésus, précisément parce que, elle est le sacrement de cette Présence. Il est de la dernière importance, nous établissions ce lien entre le mystère de l’Eglise et le mystère de Jésus. Tout ce que nous savons de Jésus, nous vient par l’Eglise ! Les Ecritures du Nouveau Testament sont le fait de l’Eglise, qui d’ailleurs a commencé son action sans autre écriture que celle de l’Ancien Testament, qui était bien insuffisante pour annoncer le mystère du Christ.

Jésus est entré dans l’histoire sous l’aspect du mystère de l’Eglise

Le témoignage de l’Eglise, c’est le témoignage que Jésus se rend à lui-même.

Donc, Jésus est effectivement entré dans l’histoire pour la transformer jusqu’à la fin des temps, Jésus est effectivement entré dans l’histoire sous l’aspect du mystère de l’Eglise. C’était d’ailleurs une manière de réaliser cette mission qui s’adressait à tous les hommes, d’étendre à tous les hommes le mystère de l’Incarnation, de les faire tous participer pour que, ils réalisent ensemble l’unité divine du genre humain et de la création dans le rayonnement de sa Présence.

Il est donc totalement impossible de remonter à Jésus au-delà de l’Eglise, au-delà des documents que nous fournit la tradition de l’Eglise, au-delà des documents du Nouveau Testament, au-delà de sa tradition orale qui s’est inscrite dans ces documents, sans d’ailleurs s’y enfermer !

Le témoignage de l’Eglise, c’est le témoignage que Jésus se rend à lui-même. Ce témoignage est redit sous le sceau de l’Esprit saint et il n’y a pas d’autre possibilité de communiquer avec le Christ que celle-là, pourvu que, on n’oublie pas – et c’est l’essentiel – que Jésus demeure en personne dans l’Eglise, qu’il poursuit sa carrière dans l’histoire, sous le voile de cet organisme sacramentel, qui est justement le mystère de l’Eglise.

En effet, il ne suffirait pas que les disciples rendent témoignage de ce qu’ils ont vu et entendu, d’abord parce que ce qu’ils ont vu et entendu n’épuise pas la Révélation, parce que notre Seigneur s’est forcément adapté à eux, parce qu’eux-mêmes n’ont pas toujours compris, au niveau suprême, les paroles du Seigneur. Nous voyons bien dans les Evangiles, en passant des synoptiques à saint Jean, qu’il y a une progression, que le quatrième Evangile est dans l’ensemble plus intérieur. Il suppose une expérience chrétienne déjà plus profonde. Nous ne pouvons donc jamais limiter la Révélation aux textes dont nous disposons, en disant : elle est contenue tout entière dans ces mots.

La mission du Seigneur, aussi courte qu’elle ait été, évidemment, ne s’est pas épuisée dans les quelques centaines de pages du Nouveau Testament.

La Révélation de Jésus, c’est Jésus lui-même

Il faut donc tenir pour absolument certain que la Révélation est le témoignage que Jésus continue à se rendre lui-même dans sa Présence réelle au cœur du mystère de l’Eglise.

La Révélation de Jésus, c’est Jésus lui-même. Cette Révélation est inépuisable et d’ailleurs, même si nous avions une révélation complète, une révélation totalement consignée dans des mots ou écrits ou parlés, il resterait à les comprendre, à les commenter et on sait que les commentaires détachés du maître, les commentaires des disciples peuvent être imparfaits, limités, et ces commentaires reflètent l’intelligence que le disciple a de la pensée du maître et cette intelligence peut être une limite imposée à la pensée du maître.

Il faut donc tenir pour absolument certain que la Révélation est le témoignage que Jésus continue à se rendre lui-même dans sa Présence réelle au cœur du mystère de l’Eglise. Nous avons d’ailleurs l’assurance absolue dans le témoignage de saint Paul.

La théologie de l’Eglise et son identification avec le Christ, la théologie de l’Eglise trouve évidemment un ferment magnifique dans la conversion de saint Paul, l’ennemi qui, dans sa clairvoyance, a vu le premier, bien avant les apôtres, a vu en tant que rabbin, en tant que, élève de Gamaliel, en tant que témoin et complice de la mort d’Etienne, celui qui le premier a perçu, avec une sainte jalousie, l’incompatibilité entre la synagogue et l’Eglise, lorsqu’il a été foudroyé par la grâce aux portes de Damas. Il a entendu la voix du Seigneur s’identifier avec cette Eglise qu’il voulait étouffer dans l’œuf, qu’il voulait exterminer. « Je suis Jésus que tu persécutes » (Act. 9:5) Il a donc perçu, dans le même moment, dans la même lumière, l’identité de Jésus et de l’Eglise. Il a connu Jésus dans l’Eglise et l’Eglise en Jésus et il est impossible d’aller plus loin dans l’identification.

La garantie de l’identification de l’Eglise au Christ

La mission de l’Eglise ne peut s’accomplir qu’en état de totale démission.

Cette identification est, est infiniment précieuse puisqu’elle nous garantit qu’en effet la Révélation demeure dans la personne, demeure la personne même de Jésus. Nous ne sommes pas livrés à des commentaires, nous ne sommes pas livrés à une intelligence partielle que les apôtres peuvent avoir de son enseignement. Nous avons un témoignage qui ne cesse de s’éclairer dans la Présence même de Jésus, tellement que chaque âme, jusqu’à la fin des siècles, est appelée et a le privilège de rencontrer Jésus en personne, à travers le sacrement ecclésial.

La conséquence de ceci, c’est que tout ce qui n’est pas Jésus – si l’Eglise, c’est Jésus, selon la parole même du Seigneur à Saul aux portes de Damas – si l’Eglise, c’est Jésus, cela veut dire que tout ce qui n’est pas Jésus, dans l’Eglise, n’est que le signe de Jésus, le signe et le sacrement de Jésus, que l’Eglise n’a qu’une seule possibilité, c’est de témoigner de Jésus et de communiquer la Présence de Jésus. Cela veut dire que la mission de l’Eglise ne peut s’accomplir qu’en état de totale démission.

Dans l’Eglise, toute mission est une démission et correspond à une vocation de pauvreté

Il n’y a pas dans l’Eglise un pouvoir qui donnerait aux hiérarques barre sur les autres considérés comme des sujets : dans l’Eglise, toute mission est une démission, toute mission correspond à cette vocation de pauvreté qui déjà éclate au cœur de la Trinité divine, qui resplendit dans l’humanité de notre Seigneur entièrement dépouillée d’elle-même, par sa subsistance dans le Verbe, qui se reflète dans la bienheureuse Vierge Marie dont nous avons vu, précisément, que la maternité virginale procède de ce vide total qui s’accomplit en elle, dès le premier instant de son existence par son Immaculée Conception. Et ce mystère de pauvreté se perpétue dans l’Eglise, dont la mission s’accomplit à travers une totale démission.

Cela veut dire immédiatement que le fidèle, le disciple de Jésus, le chrétien comme on appelle, on appellera ses disciples à Antioche, le chrétien est totalement libre, absolument libre de tout ce qui n’est pas le Christ.

Il n’a qu’un seul maître qui est son libérateur, qu’un seul maître qui est à genoux devant lui au Lavement des pieds, qu’un seul maître qui est intérieur à lui-même et qui se propose toujours sans s’imposer jamais.

Parce que, il ne peut, dans la lumière de la foi, il ne peut que découvrir, à travers le sacrement ecclésial, que ce soit la hiérarchie, que ce soit le corps des fidèles, que ce soient les signes sacrés qui transmettent la grâce, que ce soient les rites où s’exprime la divine liturgie, de toute manière, le fidèle, celui qui met sa foi, celui qui donne son cœur à Dieu selon la force du mot « croire », il donne son cœur à Dieu.

Il le donne en effet dans la plénitude de sa liberté puisque sa foi lui fait traverser les signes et leurs limites et le met toujours en face du Seigneur qui est caché au plus profond de lui-même pour le conduire à la liberté divine.

L’Eglise est un instrument et un sacrement de libération

Si Dieu nous est révélé en Jésus comme la Trinité éternelle, si Dieu nous est révélé en Jésus comme une liberté infinie, si à travers Jésus notre liberté peut s’accomplir, si c’est lui qui nous la révèle, si c’est lui qui en est le ferment, il est impossible que l’Eglise qui perpétue sa Présence soit autre chose qu’un instrument et un sacrement de libération.

Ceci est absolument capital parce que, si Dieu nous est révélé en Jésus comme la Trinité éternelle, si Dieu nous est révélé en Jésus comme une liberté infinie, si à travers Jésus notre liberté peut s’accomplir, comme jamais elle n’aurait pu le faire sans lui, si c’est lui qui nous la révèle, si c’est lui qui en est le ferment, il est impossible que l’Eglise qui perpétue sa Présence, soit autre chose qu’un instrument et un sacrement de libération.

Cela est vrai sur tous les plans, y compris le plan dogmatique. Nous avons vu à propos du brigand et de sa terreur devant la damnation à laquelle il se sentait condamné que, à mesure que s’intériorise son rapport avec Dieu, dans cette même mesure aussi, il est délivré de ses terreurs et que la crainte à laquelle il aboutit n’est plus la crainte d’être plongé dans un malheur infini, mais la crainte de blesser cet amour adorable qui s’est remis entre ses mains. Alors il voit, de plus en plus, que le sens de la responsabilité, en s’intériorisant, acquiert une dignité toujours plus grande et que ce sens de la responsabilité aboutit finalement à cette maternité divine que nous évoquions ce matin : « Celui qui fait la volonté de Dieu est mon frère, et ma sœur, et ma mère. »

Une liberté qui est une exigence toujours plus profonde, bien entendu, de purification, de don, d’amour, de démission de soi-même, puisque c’est dans la démission que la liberté s’accomplit.

L’Eglise est Quelqu’un

L’Eglise est Quelqu’un, c’est Jésus, voilé, pour être découvert précisément par l’amour, voilé pour ne s’imposer à personne, voilé pour demeurer un secret d’amour, mais présent réellement, donnant à chacun la chance d’une rencontre personnelle avec lui.

Rien n’est plus important que de découvrir l’Eglise sous cet aspect. L’Eglise est Quelqu’un, l’Eglise est une personne, l’Eglise n’est pas une institution comme les autres : l’Eglise c’est ce sacrement que la foi seule peut reconnaître, puisque le corps mystique seul a un regard mystique, peut découvrir cet aspect essentiel et constitutif de l’Eglise.

L’Eglise est Quelqu’un, c’est Jésus, voilé, pour être découvert précisément par l’amour, voilé pour ne s’imposer à personne, voilé pour demeurer un secret d’amour, mais présent réellement, donnant à chacun la chance d’une rencontre personnelle avec lui, sans aucune interposition des limites humaines.

Au regard de la foi être effacé en la personne de Jésus-Christ

Car l’homme qui est le sacrement ecclésial, qu’il soit Pierre, Jacques ou Jean, qu’il soit Paul ou Apollos ou qu’il soit le fidèle le plus inconnu et le plus anonyme, chaque membre de l’Eglise n’est l’Eglise que dans la mesure où il est tout effacé en la personne de Jésus-Christ, au moins au regard de la foi. Et, quand l’homme d’Eglise n’est pas cela, eh bien ! Il devient ce que notre Seigneur dit à Pierre : « Satan ! »

En effet, l’homme d’Eglise n’est l’homme d’Eglise que dans la mesure où il accomplit l’œuvre du Christ, dans une démission de tout son être en lui. Quand il veut faire ses affaires, sous le nom du Christ, quand il veut, sous le nom du Christ, détourner le Christ de sa vraie mission ou détourner l’Evangile de sa véritable signification, il cesse d’être l’Eglise, en sa qualité de « Satan ».

Le même homme peut être « Pierre », la pierre sur laquelle est fondée l’Eglise pour les siècles des siècles et en même temps il peut être, s’il se laisse aller à ses propres penchants, s’il ne veut pas entrer dans les profondeurs de la Croix, si, il n’a pas l’intelligence de la liberté dans la démission, il peut s’opposer au dessein du Christ, et être traité comme lui, être traité par lui comme le tentateur.

Alors le chrétien n’a à faire qu’à Pierre en tant qu’il n’est pas lui-même. Quand Pierre veut être Simon, fils de Jean, quand il veut reprendre son identité première, il cesse d’être l’Eglise.

Jésus nous a donc délivrés, au maximum, de toute limitation humaine en nous révélant ou en se révélant à Saul sur la route de Damas, comme la Présence, éternellement vivante, qui se perpétue à travers toute l’histoire sous le voile du mystère de l’Eglise.

Nos limites

Tout ce que nous pouvons faire ne signifie rien. On peut faire des œuvres à l’infini, autant en emporte le vent ! Si ces œuvres sont simplement une manière de nous exprimer nous, et d’étaler avec complaisance nos dons et nos talents.

Eh bien entendu, nos limites peuvent jeter une ombre, peuvent d’une certaine façon retarder, hélas, la reconnaissance du mystère de l’Eglise – ce n’est que trop certain – et c’est pourquoi nous avons à concentrer tous nos efforts sur la manifestation du mystère de l’Eglise. Nous avons à retrouver le baptême de feu de la Pentecôte, nous avons à retrouver les langues qui mettent en mouvement le langage intérieur, nous avons à prendre conscience que nous sommes les sacrements de la Présence de Jésus et que nous ne pouvons l’être qu’en état de totale démission.

Tout ce que nous pouvons faire ne signifie rien…rien… On peut faire des œuvres à l’infini, autant en emporte le vent ! Si ces œuvres sont simplement une manière de nous exprimer nous, et d’étaler avec complaisance nos dons et nos talents.

Le seul témoignage qui soit irrécusable, c’est celui de notre pauvreté selon l’esprit, de notre démission, de notre transparence à Jésus : c’est le seul témoignage et ce témoignage, il n’a pas besoin d’œuvres, il n’a pas besoin de signes. Il suffit qu’il soit.

Au Caire, une basilique en l’honneur de sainte Thérèse de l’Enfant Jésus

Rien ne m’a frappé davantage, au Caire, que ce fait : une basilique s’est élevée en l’honneur de sainte Thérèse de l’Enfant Jésus, construite en partie avec l’argent des musulmans, la permission n’ayant été donnée que parce qu’il s’agissait d’une basilique élevée en l’honneur de sainte Thérèse et, dans ce quartier qui se vide de chrétiens, ce quartier de Choubra qui était autrefois, au contraire, le quartier chrétien par excellence, dans ce quartier où les Grecs ou les Italiens ou les Maltais ou les Coptes même deviennent de plus en plus rares, qu’est-ce qui remplit cette église ?

Des femmes musulmanes, des femmes du peuple, des femmes qui ne savent pas lire, qui viennent là pourquoi ? Qu’est-ce qu’elles vont-elles chercher dans cette basilique chrétienne auprès de cette effigie de sainte Thérèse ? Elles ne le savent pas elles-mêmes ! Elles s’y trouvent bien… Elles s’y trouvent bien et c’est ce qui constitue la vie de cette église : ces femmes musulmanes qui viennent écouter l’appel mystérieux, après plus de 75 ans, qui viennent écouter cet appel d’une étrangère dont elles ignorent la langue, qui est morte à 24 ans, qui n’a rien fait que de se donner, de s’offrir et de s’effacer en la personne du Seigneur.

D’ailleurs, ce n’est pas en vain que, on en a fait la patronne des missions précisément par ce qu’elle n’est jamais sortie de son couvent, parce que ce que, ce qu’il fallait montrer, précisément, c’est que la source de toute mission, c’est la démission de soi-même.

Redonner à l’Eglise son visage mystique en donnant le Christ en personne

Que dans le sillage de sainte Thérèse de l’Enfant Jésus nous accumulions ce silence intérieur et que nous devenions des porteurs de ce dialogue avec le Christ qui peut seul être la lumière du monde.

Eh bien ! Dans l’époque que nous vivons, dans ce désordre, dans ce tumulte, dans ce désarroi des clercs, des prêtres, des moines, des religieuses qui se demandent à quoi ils pourraient servir, ne voyant pas que, ils, ils sont plus nécessaires que jamais, que précisément ils ont à donner le Christ en personne et c’est ça leur mission irremplaçable : ils ont à donner le Christ en personne. Ils n’ont pas à transmettre des signes, des mots, une doctrine, un enseignement, une philosophie ! Ils ont à communiquer ce « Quelqu’un » qui aime chacun jusqu’à la mort de la Croix et qui veut devenir en chacun la vie de sa vie.

Rien n’est plus important pour nous : il faut que nous redonnions à l’Eglise son visage mystique. Il faut qu’elle apparaisse à travers nous comme le corps mystique du Seigneur. Il faut que, dans la transparence de notre vie resplendisse le visage de Jésus.

Impossible de rien attendre des techniques, des méthodes, de toutes les organisations, de toutes les proclamations, de toutes les…, de tous les mass media, si Jésus n’est pas vivant au fond de nos cœurs. Tout cela ne fera que du bruit, ne fera que divertir les esprits, les éloigner du centre et écorcher le corps mystique du Seigneur.

Il faut donc nous ressaisir. Et il faut que dans le sillage de sainte Thérèse de l’Enfant Jésus nous accumulions ce silence intérieur et que nous devenions des porteurs de ce dialogue avec le Christ qui peut seul être la lumière du monde.

Nous ne pouvons être d’Eglise, authentiquement, qu’en nous démettant de nous-mêmes avec une volonté obstinée de laisser transparaître, à travers nous, ce visage de Jésus après lequel toute la terre soupire.

L’Eglise est Quelqu’un. L’Eglise est une personne. L’Eglise est une Présence. L’Eglise, c’est Jésus. Nous ne pouvons donc être d’Eglise, authentiquement, qu’en nous démettant de nous-mêmes avec une volonté obstinée de laisser transparaître, à travers nous, ce visage de Jésus après lequel toute la terre soupire.


(1) Cf. le livre Quel homme et quel Dieu, retraite au Vatican. Chapitre 5, Les yeux du cœur : renaître pour connaître.

Le pape saint Grégoire : « A deux disciples marchant sur la route, qui, à vrai dire, ne croyaient pas mais qui parlaient de lui, le Seigneur apparut : mais il ne leur montra pas une figure qu’ils puissent reconnaître. Le Seigneur manifesta donc, au-dehors, aux yeux de leur corps, ce qui se manifestait au-dedans, aux yeux de leur cœur. En effet, au-dedans d’eux-mêmes, ils aimaient et ils doutaient : or, justement, le Seigneur leur était présent au-dehors, mais il ne leur montrait pas qui il était. Tandis qu’ils parlaient de lui, il manifesta sa présence, mais comme ils doutaient de lui, il leur cacha la vue de son visage. » …« En écoutant ses enseignements ils ne furent pas éclairés, c’est en les accomplissant qu’ils reçurent la lumière. »