13-14/06/2016 – Homélie – Chercher partout la Vérité

Homélie
de Maurice Zundel à Bourdigny près de Genève en 1939. Non édité. Les titres sont ajoutés.

Être tourné vers la vérité

Etre chrétien, c’est être tourné vers la vérité et quiconque est tourné vers la vérité est tendu vers le Christ, même s’il l’ignore.

Mon premier maître : l’essentiel de son enseignement fut de nous obliger à penser. Il avait un grand amour de la vérité, une grande pureté de cœur. Il abordait tous les sujets sans ombre parce que sans complicité avec le mal. Il nous obligeait à nous défaire des jugements tout faits, à réagir suivant nos sentiments personnels. Ce maître m’a beaucoup appris, non pas en m’enseignant quelque chose, mais en me créant un devoir de penser et en m’apprenant qu’on ne pensait pas tant qu’on n’avait pas le courage de se détacher des préjugés.

Au Séminaire, tous les problèmes étaient résolus : il n’était pas question de problèmes non résolus. C’était une hécatombe de philosophes où rien ne subsistait, c’était d’ailleurs le meilleur moyen d’éveiller en nous le désir de les lire. Les philosophes modernes, eux, font commencer la philosophie avec Descartes. Ces jugements sont faux, les uns et les autres.

Les catholiques doivent consulter les témoins du dehors et se réjouir que la vérité soit répandue dans tant d’esprits pour aboutir à une vérité vivante qui est une Personne, qui est le Verbe de Dieu.

Il ne s’agit pas de savoir par qui est écrit une chose. Il s’agit de savoir si c’est vrai. Si oui, elle est une source pour l’intelligence, un bienfait pour l’esprit, une fécondité pour la vie. Etre chrétien, c’est être tourné vers la vérité et quiconque est tourné vers la vérité est tendu vers le Christ, même s’il l’ignore.

Le critère de la valeur spirituelle

Stigmates de saint François : … chez un homme qui a une valeur spirituelle admirable, sceau sur sa chair de cette conformité essentielle de toute sa personne en Jésus. Devant tout évènement religieux, Le critère essentiel est la valeur.

Ne pas tracer un cercle au-dedans duquel la vérité se tient comme une statue dans un désert stérile. Il n’y a pas d’autre règle de discernement que la vérité et pour la découvrir, nous n’avons pas d’autre ressource que l’expérience. Découverte de l’univers visible, accrue du témoignage dans l’histoire, du témoignage de la vie spirituelle lorsqu’il s’agit d’évènements religieux. En religion, il faut s’appuyer sur ce critère qui est l’exigence de la vérité spirituelle qu’on peut appeler un critère de valeur. Un évènement ne peut être regardé comme un évènement véritablement religieux que s’il représente quelque chose qui a une valeur spirituelle.

Stigmates de saint François : quelle que soit la manière du processus philosophique, il y a là un événement d’une importance capitale au point de vue religieux, parce qu’il s’accomplit chez un homme qui a une valeur spirituelle admirable, parce qu’il est le sceau sur sa chair de cette conformité essentielle de toute sa personne en Jésus. Devant tout évènement religieux, le critère essentiel est la valeur. Le critère historique lui est subordonné.

Le dévouement que tout homme doit à la vérité

Albert Schweitzer a lu tous les textes du Nouveau Testament et en a fait une critique impitoyable. Il a montré (1) que chaque savant introduit dans la vie de Jésus ses propres préoccupations et le fait le porte-parole de sa propre pensée. Ne pouvant pas se détacher du Christ ? et ne pouvant l’accepter tel qu’il est ? on tâche, dit-il, de le modeler sur soi, afin de pouvoir lui garder une certaine fidélité et vénération. C’est une sorte de nostalgie du Christ.

Schweitzer ajoute qu’on n’a pas le droit de détacher les textes et qu’il faut les lire avec toutes leurs étrangetés. Tant pis s’ils ne correspondent pas à nos désirs. Puis il essaie lui-même de tracer le portrait de Jésus. Il adopte le point de vue eschatologique : Jésus est simplement chargé d’annoncer ce qui va venir et le bouleversement qui interviendra dans le monde. D’où il suit qu’il n’a pas pu penser à l’Eglise, ni aux sacrements. Jésus est le prophète des fins dernières qui reporte toutes ses espérances au-delà du moment où Dieu sera venu.

Schweitzer conclut que Jésus s’est trompé, mais qu’il était inévitable qu’un homme de sa trempe se trompa, mais trompé avec une telle consécration à ce qu’il croyait être la vérité qu’il reste pour nous le maître du dévouement que tout homme doit à la vérité. Jésus ne peut pas être pour nous un maître dans l’ordre de la connaissance, mais un maître en nous de la volonté.

On remet sa vie dans les mains de celui qui est toute vérité

Schweitzer a scruté les doctrines, édifié un système et, en même temps, sans le savoir, il est entré dans l’intimité de Jésus, … en concluant comme les Apôtres ont conclu : ils ont écouté sa parole, ont tout quitté et se sont donnés à lui.

C’est le livre le plus dangereux qui ait été écrit touchant les origines chrétiennes par un honnête homme bien informé. Quelle réponse donner à ces arguments ? Accepter une chose qui est vraie, quoiqu’il arrive. Mais Schweitzer, à la fin de son livre (2), rejoint le Jésus traditionnel : « Les noms par lesquels on désigne Jésus comme Messie, Fils de l’homme ne sont plus pour nous que des paraboles historiques, conditionnées par les circonstances historiques. Nous ne découvrons aucune désignation capable d’exprimer pour nous son essence. Comme un inconnu qui n’a aucun nom, il vient à nous s’approchant du rivage du lac. Il nous dit : toi, suis-moi et nous place devant les problèmes que notre temps a le devoir de résoudre. Il commande à ceux qui lui obéissent ; il se révèlera à tous et ils connaîtront qui il est dans un mystère inexprimable. »

C’est l’homme qui a rencontré le Christ de la foi, car on ne remet pas sa vie entre les mains d’un autre qui s’est trompé sur toute la ligne : on remet sa vie dans les mains de celui qui est toute vérité. Schweitzer a discuté les mots, scruté les doctrines, édifié un système et, en même temps, sans le savoir, il est entré dans l’intimité de Jésus, en a subi toute la simplicité et le rayonnement en concluant comme les Apôtres ont conclu : ils ont écouté sa parole, ont tout quitté et se sont donnés à lui.


Notes (1) Albert Schweitzer, Histoire de la recherche sur la vie de Jésus, 1906.

Extrait : « Chaque période successive de la théologie a trouvé ses pensées en Jésus et n’aurait pas pu le faire revivre autrement. On ne vit pas seulement les différentes époques se refléter en Lui, mais il arriva aussi que les individus le recréent à la mesure de leur propre personnalité »

(2) Albert Schweitzer, Histoire des recherches sur la vie de Jésus, 1906, « Considération finale »

Extrait : « Les noms de Messie, de Fils de l’homme ou de Fils de Dieu, qui furent attribués à Jésus dans le cadre idéologique du judaïsme tardif, ne sauraient être pour nous autre chose que des symboles historiques. S’il s’est lui-même donné ces titres, il ne faut y voir que l’expression, historiquement conditionnée, de ce sentiment qu’il avait d’être le Maître et le Seigneur. En dehors de cela, nous ne disposons d’aucun terme capable d’exprimer sa nature.

C’est comme un inconnu, sans nom, qu’il vient vers nous, comme, en son temps, sur les rives du lac de Tibériade, il s’était approché de ces hommes qui ne savaient qui il était. Il nous dit la même parole qu’à eux : « Toi, suis-moi, et nous mets en face des tâches qu’il nous appartient, en son nom, d’accomplir à notre époque ». Il commande. A ceux, sages ou hommes simples, qui lui obéiront, il se révélera par la paix, l’action, les luttes et les souffrances qu’ils vivront en communauté avec lui, et c’est comme un mystère ineffable qu’ils apprendront qui il est. »