Résumé : L’homme fuit la pensée de la mort, dans notre nature quelque chose refuse la mort. La vie aussi nous est inconnue : pour échapper à nous-mêmes nous en faisons un divertissement. Et pourtant à travers nos désordres nous cherchons avidement, alors que nous sommes devant un gouffre. Le plus précieux en nous est un pouvoir de présence, un espace qui porte la lumière, la sérénité et la paix. Le corps peut s’intérioriser, s’immortaliser. Après la mort demeure la mélodie, le chiffre du corps, son expression propre. Le ciel est au-dedans de nous et c’est là que nous retrouverons ceux que nous aimons et qui nous ont quittés. En équation d’amour avec le Seigneur, par la création nouvelle de nous-même, illuminé par la Présence infinie, nous aurons la certitude que cela ne passera pas.
Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d’entrer plus profondément dans le texte. Pour l’écoute, affichez immédiatement le texte complet en cliquant sur « lire la suite ».
Réfléchir à notre vie pour affronter la mort
L’inconscient se voit immortel
La mort, comme dirait Heidegger, la mort est un accident qui arrive aux autres, qui ne m’arrivera pas à moi-même… C’est de cette manière que Heidegger analyse cette situation paradoxale de l’homme environné par la mort, dont la mort est une certitude, théorique et abstraite, et qui pourtant fuit constamment cette pensée de la mort, en considérant que ceux qui sont morts, c’est un accident qui leur est arrivé, mais qui ne m’arrivera pas.
Aussi bien, fuit-on tout ce que l’on peut, pour oublier dans la mort même, la mort. Les pompes funèbres, comme dit Heidegger, sont une manière d’oublier la mort en une sorte de divertissement pour ne pas affronter cette réalité qui nous atteindra tous.
Pourquoi cette impossibilité pour nous de vivre avec la mort, d’envisager la mort comme la fin normale de notre vie ? Est-ce qu’il y a là, quelque chose contre nature ? Saint Paul dit lui-même, il laisse entendre que nous désirerions être revêtus de l’immortalité sans passer par la mort. Il y a peut-être dans notre nature quelque chose qui refuse la mort, comme d’ailleurs dans toute nature animale. Toute nature animale se défend normalement contre la mort, toute nature animale veut durer, et la nôtre plus que toutes les autres.
Il y a d’ailleurs chez nous cette complexité : nous pouvons prévoir la mort, sans d’ailleurs savoir ce qu’il y a au-delà de la mort. En première approximation, la mort nous apparaît comme une espèce de mur, au-delà duquel il y a quoi ?
La vie, cette inconnue
Nous avons assez d’intelligence pour prévoir la mort, nous n’en avons pas assez pour nous situer au-delà de la mort ; et… au fond, nous sommes totalement ignorants de ce qu’est notre vie.
Nous avons assez d’intelligence pour prévoir la mort, nous n’en avons pas assez pour nous situer au-delà de la mort ; et la complexité est d’autant plus grande de ce mystère que, au fond, nous sommes totalement ignorants de ce qu’est notre vie.
Nous sentons notre vie, nous la vivons passionnellement, mais nous ne savons pas ce que c’est. Nous sommes conduits par les événements, nous sommes propulsés par notre inconscient, nous sommes victimes de nos préfabrications, nous allons à l’aventure, au hasard des circonstances qui nous surprennent et il nous est quasi impossible d’ordonner notre vie et de la prévoir, en raison de tant de choses qui nous échappent et la mort nous atteint et nous blesse, surtout dans ceux qui s’en vont, dans ceux qui faisaient parti de notre espace vital et qu’il nous est très difficile de situer, car nous voyons avant toute la béance, le trou de leur absence. Et puis, nous nous détournons de cette pensée pour ne pas nous confronter de nouveau avec la mort dont nous ne savons pas que faire dans notre vie.
Il y a d’innombrables obstacles à une prise de conscience lucide : parce que nous sommes d’abord des animaux, parce que nous sommes d’abord des êtres préfabriqués, parce que nos racines cosmiques sont extrêmement profondes et plongent jusqu’à l’origine la plus lointaine de la première cellule, parce que toutes les pulsions animales s’agitent dans notre inconscient et que nous prenons pour la vie, justement, ces manifestations passionnelles qui nous submergent et auxquelles nous finissons par nous accrocher comme aux seules choses qui donnent saveur à la vie.
Le bilan de sa vie
Et pourtant la mort demeure. Elle est là. Nous aurons à faire cette expérience. Comment la ferons-nous ? Réussirons-nous notre mort, ce qui est finalement la grande réussite ?
Réussir sa mort, c’est une chose étonnante et admirable, puisque c’est couronner sa carrière dans la paix, dans la sérénité, dans l’acceptation, dans l’amour éventuellement et que c’est, en quelque sorte, un gage de survie.
Si nous analysons notre vie, si nous essayons d’en faire le bilan, nous pouvons constater que, selon le langage pascalien, elle est presque toujours un divertissement. Nous échappons à nous-même, nous nous fuyons nous-même, nous ne supportons pas le tête-à-tête avec nous-mêmes, en sorte que le pire des châtiments, c’est la claustration absolue dans une cellule où l’on est seul.
Celui qui n’a plus que lui-même comme vis-à-vis, sans visites, sans lettres, sans télévision, sans téléphone, sans possibilité d’échapper à lui-même, se trouve dans une situation qui, pour la plupart des hommes, est radicalement intolérable, parce que rien ne sort de cette confrontation : on subit de nouveau son être, on est incapable d’en émerger et de faire, de ce silence imposé, un silence créateur.
Cependant, il nous arrive d’avoir la nausée de ces divertissements, de prendre conscience de leur futilité et de nous acheminer vers cette découverte qu’au fond, les morts, c’est nous ! C’est nous qui sommes les morts. Nous sommes les morts dans la mesure précisément, où nous restons dans cette matrice cosmique, où nous collons à l’univers animal, où nous n’émergeons pas dans cette création de liberté qui ferait de nous la source et l’origine de notre vie.
L’univers de l’homme
L’homme est d’une cosmicité effarante, au fond naturelle, puisque il a à se créer lui-même. Tant qu’il ne s’est pas créé lui-même, tant que il n’a pas fait cette option fondamentale, tant qu’il n’est pas allé jusqu’à la racine de son être pour le transplanter en Dieu, au plus intime de soi-même, il ne peut être finalement que la proie de ses pulsions cosmiques. Et puisque c’est là son univers, c’est là qu’il trouve – du moins, qu’il cherche – sa jouissance, sinon sa joie, en allant de l’une à l’autre, de déception en déception, mais poursuivant toujours nécessairement un bonheur pour lequel il est fait et qui ne cesse de lui échapper.
Il est certain que, il y a de plus en plus dans l’homme une impuissance à se dépasser parce que tout ce qu’on lui propose ne l’invite pas au dépassement.
L’érotisme est partout. Un homme, disait un psychologue statisticien, toutes les quinze secondes est sollicité par l’érotisme, sous forme de réclames, sous forme de télévision, sous forme de revues, sous forme de spectacles, sous forme de modes. A chaque instant, il est replongé dans l’espèce et il est tenté de regarder la vie avec le regard de l’espèce. La convoitise n’est pas autre chose finalement que ce regard de l’espèce qui envahit le nôtre et qui nous replonge dans la matrice cosmique, comme si c’était là que se trouva notre véritable origine.
Alors, toutes ces réalités dans lesquelles nous sommes immergés oblitèrent complètement en nous le sens de la réalité essentielle qui apparaît comme décolorée, comme chimérique, comme irréelle, d’autant que, de tous les côtés, on s’acharne à nous dire que tout cela est néant, que tout cela est mythique, que tout cela n’est qu’une projection d’un inconscient qui n’a pas su surmonter ses complexes.
Devant le vide nous cherchons avidement
Il est donc certain que les conditions dans lesquelles nous vivons dans cet Occident déchristianisé si jamais il fut chrétien, dans cette liberté absolue laissée à chacun dans la mesure où il ne vole pas le porte-monnaie de son voisin, qui est encore une des rares choses désagréables que l’on ne consent pas à subir, il est extrêmement difficile de trouver le joint, d’aboutir à une position du problème qui met en mouvement toutes nos énergies et de prendre une conscience très aiguë de ce fait que c’est nous qui sommes les morts. Car nous sommes les morts dans la mesure où nous vivons en cosmos, dans la mesure où nous vivons en espèce, car tout cela doit disparaître.
Selon la deuxième loi de la thermodynamique les énergies se dégradent, et si nous nous fions à cet univers matériel, nous nous fions à la mort ! À laquelle toute réalité est entraînée.
Nous cherchons avidement à travers nos désordres, à travers nos divertissements auxquels nous ne nous livrons, parce que nous nous trouvons devant un gouffre que rien ne semble vouloir combler ! Nous ne sommes pas en état d’affronter la mort parce que nous ne savons qu’y mettre.
Et pourtant nous cherchons avidement à travers nos désordres, à travers nos divertissements auxquels nous ne nous livrons, que parce que nous nous trouvons devant un gouffre que rien ne semble vouloir combler !
Nous ne sommes pas en état d’affronter la mort parce que nous ne savons qu’y mettre. Alors, nous nous replions sur ces petites jouissances, nous nous amusons à ces divertissements, nous colportons ces riens qui remplissent le vide et, dès que nous sommes attentifs à ce vide, nous sommes paniqués et nous cherchons d’autres divertissements plus corsés pour effacer ce sentiment d’insécurité qui nous habite.
Et pourtant, nous mourrons ! Alors, comment intégrer cette réalité, comment réussir notre mort, comment ne pas nous aveugler, comment renoncer à nos divertissements ? Il faut rejoindre de nouveau cette vocation créatrice qui est la nôtre, il faut prendre conscience que nous ne pourrons jamais être des hommes tant que nous subissons notre vie, que notre vie ne peut être nôtre que si nous la créons, corps et âme, c’est-à-dire tout entier.
De quelle manière vivre notre propre mort ?
Vous devez être à l’écoute, à certains moments, des autres. Si nous ne sommes pas effrayés de nos divertissements, si nous nous y livrons pour échapper au gouffre que nous portons en nous, il nous arrive tout de même de voir la vanité du divertissement des autres, il nous arrive de mesurer la stérilité de leur parole, il nous arrive d’être déçus en nous heurtant à leurs limites, il nous arrive de désirer rencontrer en eux autre chose que des mots tout faits, qu’un langage stéréotypé.
Nous voudrions, dans les êtres que nous aimons, rencontrer une source qui jaillit en vie éternelle…, nous voudrions que notre amour puisse rencontrer quelqu’un à qui se donner vraiment, sans réserve. Et tout le temps, nous rencontrons du préfabriqué.
Nous voudrions, dans les êtres que nous aimons, rencontrer une source qui jaillit en vie éternelle, nous voudrions que leur présence soit tout un univers, nous voudrions que notre amour puisse rencontrer quelqu’un à qui se donner vraiment, sans réserve.
Et tout le temps, nous rencontrons du préfabriqué, tout le temps nous rencontrons des limites passionnelles qui établissent des désaccords ou qui nous obligent à ruser, à user d’une diplomatie qui évite les heurts, mais qui empêche aussi une véritable rencontre.
En tous cas, il est certain que, devant la mort, devant cette fin qui raye de l’histoire, en quelque sorte, une vie qui était là, qui pouvait participer au débat et qui, maintenant est muette, muette ayant laissé toutes ses affaires livrées à la curiosité d’autrui, les révélations peut-être les plus intimes pénétrées par un regard étranger.
Devant cette mort, il est impossible que nous ne nous interrogions pas sur la manière dont nous vivrons la nôtre ; et c’est à partir de là que nous pouvons prendre conscience justement de cet état de mort dans lequel nous sommes, tant que nous demeurons simplement un morceau ou une miette d’univers, tant que nous n’avons pas pris en main les leviers de commande, tant que nous ne sommes pas la source et l’origine de nous-même, tant que nous n’avons pas vaincu la mort dans notre vie quotidienne.
[Repère enregistrement audio : 15’ 54’’]
D’abord se construire
Le corps dans sa biologie
Et il faut commencer donc par nous construire, et par construire d’abord – j’emploie le langage courant – par construire notre corps. Le corps humain, en effet – si tant est qu’on peut le considérer isolément – le corps humain est d’abord une structure biologique enracinée dans l’univers physique, en continuité avec lui et obligée de puiser dans cet univers de quoi subsister puisque, pas un instant, la vie ne peut se maintenir sans emprunter.
La vie est besogneuse par essence, elle ne subsiste une seconde qu’en empruntant à des sources étrangères à son milieu, en respirant, en se nourrissant, en immolant les autres espèces.
La vie ne se soutient que en s’appuyant sur une matière extérieure à elle-même. Et notre structure est ordonnée précisément à cette symbiose, à cette communion de vie entre nous et l’univers. Celui qui meurt, c’est justement celui qui ne peut plus puiser à ses sources de ravitaillement, dont les organes se sont usés, dont les fonctions se sont amenuisées et qui ne peut plus justement recourir à cette source extérieure indispensable à notre subsistance.
Il y a donc, dans notre structure, une adaptation rigoureuse à l’univers qui nous entoure pour nous permettre de nous ravitailler en lui. Mais, bien sûr, toute cette structure besogneuse, indispensable à notre survivance dans le site univers, elle a un caractère plutôt négatif.
Ce n’est pas parce que nous mangeons que nous avons une dignité. Aussi bien, lorsqu’on offre un repas à ses amis, on tâche de leur faire oublier l’acte matériel de manger dans une atmosphère d’amitié, de beauté, de musique où, justement, on ne pensera pas à cette opération matérielle et où on jouira du banquet de l’amitié.
De toutes manières, cette situation qui est la nôtre, ce conditionnement rigoureux de notre subsistance par nos dépendances à l’égard de l’univers constitue un événement rigoureusement terrestre. Si nous devions vivre sur une autre planète, Vénus ou Jupiter ou Pluton, il faudrait que notre structure fût totalement modifiée pour nous permettre de survivre.
En premier le pouvoir de présence
Ce qu’il y a de plus précieux dans notre corps… est en nous ce pouvoir de présence, qui est le rayonnement d’un être qui crée autour de lui un espace qui porte la lumière, la sérénité et la paix, parce qu’il est ce qu’il est.
Ce n’est donc pas cela qui constitue, finalement, ce qu’il y a de plus précieux dans notre corps et dans notre présence physique, il y a autre chose d’infiniment plus important qui est en nous ce pouvoir de présence, qui est le rayonnement d’un être qui crée autour de lui un espace qui porte la lumière, la sérénité et la paix, parce qu’il est ce qu’il est. Et il est certain que, c’est par-là que notre structure organique passe au second plan. Il y a une sorte de re-création du corps, d’intériorisation du corps qui s’accomplit par ce pouvoir de présence, il y a des êtres que nous percevons d’un seul regard, sans détailler leurs traits parce que nous les percevons précisément dans ce rayonnement lumineux qu’ils constituent et dont ils nous envahissent.
En leur présence, nous nous sentons immédiatement intériorisés, nous recevons d’eux une révélation de la dignité humaine et nous communions avec eux, du dedans au-dedans. Et jamais le visage humain, jamais la forme humaine n’atteint à une telle splendeur que dans cette unité lumineuse où tout l’être se concentre dans son pouvoir de rayonnement.
Un corps qui expose une lumière intérieure
Il y a là une création du corps qui est infiniment émouvante et infiniment réelle. Le corps vu à nu, animalement et dans ses détails anatomiques par un regard qui est le regard de l’espèce n’atteindra jamais le corps dans son humanité, comme jamais vous ne pourrez, dans un miroir, vous voir dans votre identité personnelle, car ce spectacle que vous donnez à vous-même vous empêche précisément d’être une présence intérieure.
Vous retrouverez vos traits anatomiques, vous ne pouvez jamais retrouver [votre identité personnelle] – et vous ne songerez jamais à le faire, si vous êtes dans un état de libération intérieure et de silence total.
Le corps n’est pas une chose univoque, il n’est pas simplement cette réalité animale rivée au cosmos, il n’est pas seulement ce faisceau passionnel attaché à l’espace et qui porte son regard, il peut être aussi cet ostensoir admirable d’une lumière intérieure et créatrice.
Alors toutes les pulsions passionnelles sont surmontées par ce regard de la personne sur la personne, dans cette liberté infinie où une intimité peut se découvrir et se révéler parce qu’elle ne craint plus d’être profanée, où une âme peut vraiment circuler dans une autre âme, et où, sans que soit violée aucunement sa clôture, elle puisse se dire tout entière, en communiquant à l’autre l’infini dont elle vit.
Un corps qui peut s’immortaliser
Il est donc certain que, malgré toutes nos impuretés, malgré toutes nos attaches avec le cosmos, malgré ces pulsions de l’espèce qui nous envahissent et nous donnent le vertige, il y a une autre vision de l’homme privilégiée, merveilleuse où l’être humain n’est plus qu’un pouvoir de présence, indépendamment de ses traits. Il peut être infirme, il peut être déformé dans ses traits, il y a dans ce recueillement, il y a dans ce silence intérieur, il y a dans cette authenticité de l’être une lumière qui se répand et qui opère son effet : elle nous atteint justement au plus intime de nous-mêmes, elle réveille en nous le sens de la dignité et le goût de la liberté. C’est comme cela que nous voudrions être.
Le corps n’est pas univoque, le corps peut se situer à des niveaux très différents, le corps peut s’intérioriser, peut s’immortaliser, peut aujourd’hui vaincre la mort et anticiper la résurrection.
Le corps n’est pas univoque, le corps peut se situer à des niveaux très différents, le corps peut s’intérioriser, le corps peut s’immortaliser, le corps peut aujourd’hui vaincre la mort et anticiper la résurrection.
Et c’est dans la mesure justement où, aujourd’hui, nous vainquons la mort dans notre vie, où nous cessons d’être des morts, où nous cessons de nous laisser porter par l’univers, pour nous porter nous-mêmes et le porter en nous, c’est dans cette mesure que la mort est vaincue, qu’elle n’est plus qu’un accident physique qui est notre dernière libération à l’égard des nécessités matérielles auxquelles nous sommes soumis. Car la mort, physiquement finalement c’est cela : cette impossibilité pour un organisme de continuer à se ravitailler, à se ravitailler dans l’univers ambiant.
Une création nouvelle de nous-même
Maintenant, le contenu de cette mort, le sens qu’elle doit avoir dépend du choix qu’il aura fait de lui-même et il est certain que celui qui s’est libéré peut, à moins d’avoir une mission rédemptrice très particulière, peut faire de sa mort une apothéose comme saint François l’a fait, dont la mort est une jubilation, dont la mort est célébrée par le Cantique du Soleil et par le chant des alouettes, dont la mort paraît comme le dernier rayon d’amour qui le libère de toutes ses servitudes cosmiques.
Il est impossible d’aboutir à cette création nouvelle de nous-même, de former et de modeler ce corps nouveau, intérieur, illuminé par la Présence infinie si l’on n’a pas pris conscience de la mort dans cette vie.
Mais il est impossible finalement d’aboutir à cette création nouvelle de nous-même, il est impossible de former et de modeler ce corps nouveau, ce corps intérieur, ce corps illuminé par la Présence infinie si l’on n’a pas pris conscience de la mort dans cette vie.
Une purification qui permet de contempler le corps dans son unité intérieure
Pourtant, cette vie est aussi obscure que la mort pour un regard non spirituel, cette vie est aussi inconnue que la mort et aucune lumière n’en peut surgir avant que nous ne soyons retournés à cette origine qui est au plus intime de nous-mêmes la Présence infinie.
Mais il importe que nous nous rendions compte que, du centre de la splendeur de l’âme, la beauté du corps humain, il y a quelque chose qui échappe à tout regard charnel et, pour voir un corps humain dans son humanité, il faut en être digne, il faut avoir vécu une purification suffisante pour le contempler dans son unité intérieure et dans sa transparence infinie.
Alors, le corps lui-même devient un sacrement, il devient le sanctuaire où transparaît la divinité et l’on ne peut s’en approcher que avec un respect infini. Découvrir le corps dans toute sa splendeur, c’est l’impossibilité de le convoiter parce que, on le vit du dedans, que, on existe en quelque manière comme une offrande merveilleuse à laquelle on est appelé à s’associer.
Si nous posons ainsi le germe de l’immortalité dans la vie quotidienne, nous pouvons envisager alors la possibilité d’une victoire sur la mort, sur notre mort et sur celle des autres parce que nous nous sommes fondés en vie éternelle. La vie éternelle, c’est aujourd’hui !
[Repère enregistrement audio : 29’ 00’’]
La vie éternelle, c’est aujourd’hui !
L’éternité est présente dans notre vie
Et nous le savons d’une manière tout à fait sûre et expérimentale par ce fait que, quand nous résumons une autre vie, une vie d’un être aimé qui nous était cher et indispensable, qui faisait partie essentiellement de notre espace vital, nous nous rendons compte que les moments où nous l’avons vraiment rencontré, s’ils sont rares, ont toujours été des moments où, ensemble, nous avons communié à cette grandeur, à cette Présence, sans nécessairement la nommer et nous nous sommes rencontrés, à travers elle, dans l’échange du plus intime de nous-même.
Les seuls moments de rencontre humaine, les seuls moments où nous avons accès vraiment à l’intimité d’un autre, et un autre à la nôtre, ce sont les moments où, ensemble, nous respirons Dieu, à travers une musique, si vous voulez, à travers une grande œuvre d’art, à travers un spectacle de la nature, mais c’est toujours quand, ensemble, nous nous sommes oubliés, quand, ensemble, nous nous sommes perdus de vue, quand, ensemble, nous avons regardé le même visage infini, imprimé dans nos cœurs. C’est toujours alors que se sont fait les vraies rencontres.
Devant l’éternel ici-bas les hommes se joignent. Ils ne peuvent jamais se rencontrer autrement et ailleurs. Toutes les autres rencontres sont factices ou passionnelles ; elles nouent des servitudes, elles ne créent jamais des libertés.
C’est donc devant l’éternel que, ici-bas, les hommes se joignent. Ils ne peuvent jamais se rencontrer autrement et ailleurs. Toutes les autres rencontres sont factices ou passionnelles, ce qui revient au même. Elles nouent des servitudes, elles ne créent jamais des libertés.
Il est donc certain que l’éternité est présente dans notre vie, comme la vie de notre vie, comme le seul lien de nos tendresses, comme l’éternité de nos amours.
Ces heures étoilées
Et si nous revivons ces moments étoilés, ces heures étoilées, comme dit Zweig, où nous avons communié à la présence de nos aimés, nous sommes sûrs que c’est par cette voie que nous les retrouverons. C’est en communiant de nouveau à la même Présence que nous pourrons dialoguer avec eux dans le même silence en lequel nous nous sommes rencontrés avec eux. La mort physique ne peut pas interrompre ce dialogue, puisque ce dialogue la surmonte.
Nous avons communié à la présence de nos aimés… ; la mort physique ne peut pas interrompre ce dialogue, puisque il la surmonte. La mort physique est un accident. Elle ne peut pas toucher à cette intimité fondée sur l’éternel.
La mort physique est un accident. En fonction de la seconde loi de thermodynamique, de l’entropie, elle ne peut pas toucher à cette intimité fondée sur l’éternel, pas plus que toute notre vie physiologique qui nous tient en dépendance de l’univers n’empêche ces heures étoilées où, au-delà de toute physiologie, au-delà de tout besoin et de toute servitude, il nous arrive, par bonheur, de rencontrer le visage humain d’un être aimé.
La vie, donc, se poursuit dans la mesure où elle a été une réalité dans la vie de tous les jours, elle se poursuit dans les profondeurs, elle peut s’accroître encore dans une influence réciproque de ceux qui nous ont quittés sur le plan visible et qui sont entrés dans ce ciel intérieur à nous-même où ils demeurent, comme Dieu lui-même, cachés, mais non moins réellement présents.
Seul compte la survie du pouvoir de présence
Mais, à ce stade, nous pouvons nous poser la question de la résurrection et nous interroger sur cette revivance de nous-même. Et bien sûr, ce mystère de la résurrection, il est impossible de l’envisager, si l’on ne se fait pas de la présence humaine, une idée adéquate.
Il est évident que, si l’on prend le corps dans son animalité, on ne voit pas pourquoi l’homme ressusciterait plus que, une punaise ou un chacal. Il s’agit de voir le corps, précisément dans son humanité, Il s’agit de le voir dans son pouvoir de présence, qui est l’essentiel.
Car des êtres qui cohabitent, liés par leurs besoins matériels dans un espace restreint, peuvent se détester et être mutuellement un enfer l’un pour l’autre si, à travers leur contiguïté matérielle ne souffle pas cet espace d’une Présence infinie.
Alors, il est évident que ce qui est important, c’est la survie de ce pouvoir de présence, en faisant la soustraction de tout ce qui est ordonné à notre habitat terrestre et à nos besoins physico-chimiques, comme il faudrait faire la soustraction de notre structure actuelle si nous habitions sur une autre planète, à supposer que nous y puissions subsister.
Il ne resterait de nous que ce pouvoir de présence qui nous qualifie dans notre humanité. C’est cela qui est concerné lorsque nous parlons de Résurrection.
Comme il ne resterait de nous que ce pouvoir de présence qui nous qualifie dans notre humanité, il est évident que c’est cela qui est concerné lorsque nous parlons de Résurrection. C’est ce corps, envisagé dans son pouvoir de présence – ou d’absence, s’il est un refus – et non pas ce corps rivé à la terre, à cet habitat actuel et ordonné fonctionnellement à épuiser son ravitaillement.
L’exemple de Jésus ressuscité
Nous avons d’ailleurs une certaine lumière dans les apparitions de Notre-Seigneur, où nous voyons que Jésus ressuscité prend des formes diverses. Il est identifié tantôt avec le jardinier, tantôt avec un étranger inconnu et les disciples hésitent à du moins identifier sa Présence. Ils se réjouissent, ils craignent, il vient, il disparaît, ils sont déconcertés, ils sont comblés.
Cette Présence s’adapte et ce qui est capital, c’est justement le pouvoir qu’elle a de se manifester, mais sous des formes adaptées à ceux qui sont aptes à la recevoir, et pour les adapter précisément à cette reconnaissance, selon ce qu’ils sont et selon le discernement dont ils sont capables.
Il ne s’agit donc pas de matérialiser cette Présence après la mort, pas plus que il ne faut la matérialiser pendant cette vie, puisque dans cette vie déjà, elle est une émergence. Dans cette vie déjà, elle nous soustrait au déterminisme charnel. Dans cette vie déjà, elle unifie tout l’être en ce secret intérieur où il communique avec la source divine.
Demeure la mélodie, le chiffre du corps, son expression propre
Le visage donc qui ressuscitera, c’est ce visage intérieur qui se centre dans ce point focal où tout l’être justement exerce son rayonnement. Il n’y a pas besoin de l’imaginer sous une forme ou sous une autre, pas plus que lorsque nous bénéficions en cette vie des rencontres de lumière, nous ne cherchons à les fixer sous des traits précis et dans une enveloppe géométrique. Il est un être qui a des attaches cosmiques, et qui a une vocation divine. Et c’est tout cet ensemble qui doit se libérer, c’est tout cet ensemble qui doit vaincre la mort et qui doit ressusciter.
J’ai souvent comparé notre corps à une mélodie, notre être à une mélodie, à un chiffre, à cette musique que nous portons dans notre larynx, en voyant précisément dans cette musique l’expression la plus profonde de nous-mêmes et c’est cette musique qui doit demeurer éternellement et que nous avons le pouvoir de reconnaître comme nous connaissons les voix aimées.
Vaincre toutes les morts de la vie quotidienne car rien ne s’achève
Mais tout cela ne deviendra évident pour nous que dans la mesure où nous vaincrons la mort dans la vie quotidienne. Et vaincre la mort dans notre vie quotidienne c’est non seulement vaincre notre mort, c’est vaincre toutes les morts. C’est vaincre d’abord la mort de nos aimés que nous pouvons joindre en Dieu, au-delà de l’événement qui nous en sépare, comme nous les joignons en Dieu, ici-bas, dans les heures étoilées où nous les rencontrons vraiment.
Nous pouvons les joindre, nous pouvons les accompagner, nous pouvons monter avec eux dans la lumière et dans l’amour, nous pouvons concourir à leur achèvement.
Je dis toujours aux femmes avortées, du moins qui ont fait un avortement volontaire et passionnel, je leur dis toujours : « Vous restez responsable de cette vie : elle demeure, baptisez-la dans votre vie. Ce n’est pas une vie que vous avez pu jeter à la poubelle ; elle demeure, vous en êtes responsable, vous pouvez la suivre, vous pouvez la baptiser dans votre vie, vous pouvez la ré-enfanter dans l’esprit, car en Dieu, tout est récupérable. »
Finalement, rien ne s’achève, le dernier mot n’est jamais prononcé. Alors, à plus forte raison, lorsque les relations ont été transparentes, lorsque elles se sont toujours plus profondément purifiées de tout égoïsme, à plus forte raison subsistent-elles dans une communion réciproque qui nous permet d’atteindre nos bien-aimés, de les accompagner et de les vivre dans ce sanctuaire de nous-même qui est le véritable ciel.
Le ciel est au-dedans de nous
Le ciel est au-dedans de nous et c’est là que nous retrouverons ceux que nous aimons…, comme nous les avons rencontrés réellement aux jours de leur existence terrestre, dans les moments rares mais précieux où nous avons découvert le visage de leur esprit et de leur cœur.
Bien sûr, le ciel n’est pas là-bas, au-delà des étoiles. Il est dans l’esprit, il est au-dedans de nous et c’est là que nous retrouverons ceux que nous aimons, que nous les retrouverons vraiment, comme nous les avons rencontrés réellement aux jours de leur existence terrestre, dans les moments rares, mais d’autant plus précieux où nous avons découvert le visage de leur esprit et de leur cœur.
Il y a donc une immense espérance et il y a une profonde certitude qui est d’autant mieux fondée que nous sommes plus attentifs dans notre vie quotidienne à éviter le divertissement, à écouter la musique intérieure des âmes et à communier avec les autres dans ce qu’ils ont de plus proprement humain.
La présence de nos aimés dans l’éternité de leur être
La mort serait intolérable autrement, et le signe que tout cela est à priori vraisemblable c’est justement le pouvoir que nous avons de regarder au-delà du mur. Les animaux n’ont pas ce pouvoir semble-t-il. Ils peuvent animalement comme nous sentir la mort, avec effroi, et la fuir de toutes leurs forces, mais ils n’ont pas ce pouvoir qui serait effrayant et monstrueux de regarder au-delà s’il n’y avait rien au-delà. Ce serait horrible, horrible, d’être contraint d’envisager une fin que l’on subirait inéluctablement mais en le sachant.
[…?] Notre vision de la mort, à mesure que nous approfondissons notre vision de la vie, se transforme. Il ne s’agit plus d’en faire un spectre effrayant mais d’en faire un stimulant pour la vaincre, c’est-à-dire pour nous établir dans l’authenticité de notre vie. Et la présence de nos aimés au fond de nous-mêmes peut nous aider justement dans la mesure où la mort nous a ramenés à l’essentiel de nos rapports avec eux, dans la mesure où nous ne pouvons plus les atteindre que comme nous les atteignions dans les heures étoilées de suprême intimité, nos rapports avec eux sont des rapports centraux.
Nous les atteignons vraiment dans ce qu’ils ont de plus personnel, dans l’éternité de leur être, et cette exigence de les rencontrer dans l’éternité de leur être nous appelle à une purification. Nous ne pouvons pas les joindre en état d’impureté, on ne peut pas les joindre en état de possession, nous ne pouvons les joindre que, en regagnant cette transparence des heures suprêmes qui nous les ont révélés.
Si bien que la vie avec les défunts, ceux qui ont accompli leur tâche, qui ne sont pas des morts, qui sont des vivants et des vivants qui vivent en nous, cette communion avec eux s’inscrit au cœur de la vie. Il ne s’agit pas d’engendrer l’hypocondrie, de se morfondre dans la méditation de la mort. Il s’agit de s’enraciner dans l’authenticité de la vie.
L’éternité est aujourd’hui au cœur de notre vie. L’éternité est la condition de toutes nos tendresses, l’éternité est le lien de tous nos véritables amours.
L’éternité est aujourd’hui au cœur de notre vie. L’éternité est la condition de toutes nos tendresses, l’éternité est le lien de tous nos véritables amours.
A la messe tous nos défunts
Et le Christ ressuscité justement nous donne une expérience en quelque sorte sensible de ce pouvoir de présence qui transcende la mort et qui la réduit à être ce simple événement : une coupure dans notre ravitaillement avec les sources cosmiques de notre subsistance matérielle.
Il faut donc rassembler tous nos défunts, tous nos aimés, dans le sanctuaire de nous-même ; pouvoir rassembler tous les morts, les milliards de milliards de milliards de morts.
Et c’est bien ce que je trouve à la messe, précisément : ils sont tous là, tous là, tous là, sous le même regard du Seigneur, tous là dans son amour, tous là dans son cœur qui bat dans le nôtre et nous pouvons achever toutes ces vies, nous pouvons couronner leur effort par le nôtre.
Nous pouvons les libérer en nous libérant et les ouvrir à la vie éternelle en nous éternisant dans le silence où toutes les véritables tendresses se reconnaissent et s’échangent, dans ce silence de soi où l’on respire la lumière divine d’un être, dans ce silence, où l’on entrevoit justement la possibilité d’éterniser ces liens.
En équation d’amour avec le cœur du Seigneur
Parce que ces liens sont une émergence au-dessus de cet esclavage cosmique que nous sommes tellement portés à subir, et que dans ce présent qui ne passe pas parce qu’il est une présence réelle, il y a la certitude d’un amour qui ne fera que croître au cœur du premier amour, croître sans fin, sans fin, comme la découverte de Dieu lui-même.
Ce n’est donc pas triste de faire face à la mort si on le fait dans la lucidité et dans la sérénité, si on le fait en prenant conscience de sa vocation de créateur, si on s’applique à se transformer, à s’intérioriser, à faire de tout soi-même le sanctuaire d’une Présence divine, à faire de son corps l’ostensoir de Jésus. Il y a une immense noblesse dans la vie, une immense grandeur qui ne peut être découverte que avec un immense respect.
La vie est un mystère. La vraie vie, un mystère aussi profond que celui de la mort et il n’est pas donné à n’importe qui de la découvrir. Il faut en être digne. Parce que justement, c’est dans cette vie d’aujourd’hui que sont contenues toutes les lumières et toutes les libérations, à condition que nous soyons en équation d’amour avec le cœur du Seigneur et que nous voulions aimer vraiment.
Que peut-on donner à un être humain que l’on aime, si on ne lui donne soi-même ? Si on lui donne ce moi… limité et condamné à la mort, qu’est-ce qu’on lui donne ? On ne peut lui donner vraiment l’amour que si on lui donne l’infini… avec la certitude que cela ne passera pas.
Car que peut-on donner à un être humain que l’on aime, si on ne lui donne soi-même ? Si on lui donne ce moi, ce moi préfabriqué, ce moi cosmique et passionnel, ce moi limité et condamné à la mort, qu’est-ce qu’on lui donne ? On ne peut lui donner vraiment l’amour que si on lui donne l’infini, et c’est en lui donnant l’infini que on établit la tendresse sur des bases éternelles, avec la certitude que cela ne passera pas.
Au fond, tous les défunts nous attendent, ils nous attendent. Beaucoup sont avortés dans le sens spirituel. Ils nous attendent, ils ont besoin de renaître, ils ont besoin d’être achevés, ils ont besoin de sortir de cette situation embryonnaire qu’on appelle le purgatoire. Ils ont besoin d’être portés par l’amour au niveau de l’éternel amour.
Mais tout cela, nous l’accomplirons finalement, dans la mesure où nous vivrons authentiquement, car, dès que nous serons libérés de nous-même et dans la mesure où nous le serons, notre vie deviendra un espace toujours plus grand qui embrassera tout l’univers, toute l’histoire, toute l’humanité, et les morts comme les vivants !