08-15/07/2014 – Conférence – Le corps ; les sacrements

8eme
Conférence de Maurice Zundel en septembre 1965 aux
oblats bénédictins à Ballaison, France. Non édité.

Les titres intermédiaires, les notes et la prière sont du père Paul Debains.

Où il est question de notre corps que nous avons à créer, puis de la femme, et de l’organisme sacramentel.

Nous avons à créer notre corps, comme nous avons à créer notre pensée, puisque nous sommes tout entiers destinés à être des personnes. L’intérêt du corps humain, c’est précisément d’être revêtu de son humanité. Tant que le corps ne s’est pas humanisé, il ne présente aucun intérêt. Il offre le piège d’un faux mystère, finalement : il n’est rien que ces forces obscures d’une nature inconsciente. Le corps n’atteint sa beauté, qui est suprême, que dans la mesure où il a été revêtu de son humanité, où il est devenu quelqu’un. Faire de notre corps quelqu’un, le respecter assez, ne jamais le traiter en objet. Faire de même à l’égard du corps des autres. Ne jamais en faire un objet et concourir à son humanisation par notre respect.

Et quant à la femme, je pense que le dernier mot, c’est qu’il faut lui donner Dieu. Il faut lui donner Dieu, car si la femme n’a pas Dieu, elle ne peut pas tenir debout. Elle n’a pas la ressource de cette zone intermédiaire qui est, chez l’homme, le secteur rationnel. Ce n’est pas que la femme ne soit pas capable de manier les concepts : elles sont premières aux examens et réussissent admirablement. Mais ce n’est pas cela qui les intéresse : leur intérêt majeur est toujours l’amour, et l’amour a besoin de toutes les complexités que nous avons signalées, l’amour est impossible et n’arrive jamais à son équilibre s’il n’est pas centré en Dieu. Dieu seul peut donner à la femme la plénitude de sa liberté et faire d’elle vraiment la source, la source admirable d’une vie qui monte.

Le jugement des femmes est incroyable, il est prodigieux. Il dépasse tout ce que l’on peut imaginer, à condition qu’il soit axé sur un amour bien équilibré. Mais si la femme n’a pas conquis son amour, si elle le cherche, si elle est inquiète, si elle n’est pas aimée, elle peut être atroce. Une femme de génie me faisait remarquer que le serpent, à Notre Dame de Paris, sous les pieds de la Vierge, a une tête de femme. Elle disait : « c’est tout à fait normal, parce que la destinée de la femme est si dure, elle paie un tel impôt à la vie depuis son adolescence. Elle a les charges de la maternité, elle a les charges du ménage, elle a les charges de l’éducation… Tout lui tombe dessus, tout lui incombe, alors qu’elle peut avoir, elle aussi, des goûts intellectuels, un besoin d’étudier et d’écrire. Ça peut lui rendre la vie si amère qu’elle peut montrer ses griffes, qu’elle peut arriver à une espèce d’agressivité, de perfidie et de perversité sans pareille, par revanche, parce que, justement, la vie est trop dure pour elle. Et cette dureté ne peut être allégée pour elle que par l’amour qui lui est tout. Il ne faut pas compter sur une vie intellectuelle pour l’équilibrer ; elle ne suffira pas. La femme en est fort capable et y réussit magnifiquement, c’est vrai : mais ça ne lui suffit pas ! Son secteur c’est l’Amour, parce qu’elle est la seconde personne de la Trinité, parce que, normalement, elle doit naître du cœur de l’homme, parce qu’elle est le Fils »(1)

Cette même femme m’a raconté que son mari, avant de mourir – son mari qu’elle avait accompagné au sana, avec lequel elle s’était préparée, avec lequel elle avait communié, qu’elle avait vraiment assisté jusqu’au bout de son agonie ? lui avait dit, avant de mourir : « Tu es ma première-née ». Et ce mot l’avait tellement comblée, tellement comblée ! Elle sentait, en effet, que c’était cela qu’elle attendait : « naître du cœur de son mari ».

La femme est médiatrice entre l’homme et l’enfant. Et elle reçoit de l’homme pour donner à l’enfant : c’est sa situation normale. Nous avons nous-mêmes – les hommes – à lui donner, mais nous ne pouvons le faire qu’avec un respect infini. Nous avons à lui donner Dieu. Si nous lui donnons Dieu, tout est sauvé ! Elle trouvera alors son assise et elle sera capable des plus grandes choses. C’est notre rôle à nous précisément, tout particulièrement, de lui apporter cette réponse qu’elle cherchait partout. Cette réponse que, la plupart du temps, l’homme, son mari ne veut pas lui donner. Il faut lui donner Dieu : c’est la plus belle manière de l’aimer.

Alors, nous pouvons envisager un autre thème, qui est le thème sacramentel. Nous avons médité sur le mystère de l’Eglise. L’Eglise a un langage réaliste, un langage du symbole efficace, le langage du sacrement. Ce langage qui prolonge l’Incarnation, puisque l’Incarnation suppose précisément l’insertion de la vie divine dans l’histoire, dans l’humanité, dans l’univers.

L’organisme sacramentel prolonge l’Incarnation jusque dans le monde des choses, exprimant par-là que la vocation de l’univers est une vocation spirituelle. Que le sens de ce que nous appelons la matière est d’exprimer l’esprit, d’en être le symbole et le sacrement. Il y a là une sorte de divinisation de l’univers qui est tout à fait dans la ligne de ce gémissement de la création « qui attend la révélation de la gloire des fils de Dieu » (Rm. 8:21)

Si la nature, justement, se trouve soumise à la vanité, si elle aspire à sa délivrance, le sacrement lui apporte une réponse en faisant d’elle le véhicule de la vie divine.

Vous ne pouvez venir à moi qu’en constituant le Corps mystique. L’Eucharistie est instituée par le Seigneur dans ce but.

Le sacrement s’ordonne autour de l’Eucharistie, qui est au fond le seul sacrement. Saint Bernard a remarqué, avec beaucoup de profondeur, que le baptême contient le vœu de l’Eucharistie. Et on peut le dire de tous les sacrements : chacun contient le vœu de l’Eucharistie. Ils s’ordonnent à l’Eucharistie ou ils en portent le rayonnement. De toute façon, le Sacrement des sacrements, c’est l’Eucharistie. L’Eucharistie est difficile à concevoir, parce que toute une théologie objective l’a chargée d’une signification quasi magique.

On a vu, dans l’Eucharistie, la Présence du Christ à portée de la main. On a le Christ avec soi, on l’a dans sa maison, on l’a dans son tabernacle, on l’a dans son ciboire, on le transporte dans sa custode ; enfin, on a un palladium, on a une protection, comme on a une Présence divine. Il est difficile de sortir d’une sorte de matérialisation du divin dans cette conception, et de ne pas éprouver une certaine répugnance comme devant la constitution d’une magie : Dieu à portée de la main, Dieu qu’on porte, Dieu qu’on mange ! Est-ce vraiment cela ?

En tous cas, si on veut situer l’Eucharistie, il faut se rappeler son étroite association, sa rigoureuse connexion avec, d’une part, le mandatum, la suprême consigne de notre Seigneur : « de nous aimer les uns les autres comme il nous a aimés ». Au point que, vraiment, le critère de notre amour pour lui est notre amour pour les hommes. Ce critère réaliste, si profondément évangélique, si conforme à la densité de l’humanité de notre Seigneur, qui est par excellence l’homme, Fils de l’Homme. Cette suprême consigne donne lieu à cette leçon de choses qu’est le Lavement des pieds, où elle est immédiatement mise en action dans cette révélation incroyable de l’humilité de Dieu. L’humilité de Dieu qui est tout simplement l’autre aspect de son Amour, puisque l’amour est une évacuation de soi, et que l’humilité c’est, précisément, l’offrande de cet espace, de ce vide que l’on fait pour accueillir l’autre que Dieu aime.

L’Eucharistie, par conséquent, est aussi une affirmation de l’amour de l’homme. C’est une invitation à communier avec l’homme. Et l’on comprend notre Seigneur qui a échoué, qui vient d’avouer son échec : « Il est bon que je m’en aille, car si je ne m’en vais pas vous ne recevrez pas le Paraclet » (Jn. 16:6) Notre Seigneur qui sait que le voile ne sera déchiré que par sa mort, que la Nouvelle Alliance ne commencera que dans son Sang. Notre Seigneur qui sait que ses apôtres n’ont rien compris, puisqu’ils viennent de se disputer, à la table de la Cène, la première place ! Notre Seigneur qui a annoncé la trahison de Judas, le reniement de Pierre. Notre Seigneur, qui est entré dans cette solitude effroyable de son agonie, sait très bien que toute cette incompréhension vient de ce que les apôtres ne le voient pas du dedans, qu’ils le voient devant eux, mais non pas au-dedans d’eux-mêmes. Ils ne voient pas, donc, que notre Seigneur qui veut leur retirer sa Présence visible, qui constitue un piège qui les empêche d’atteindre à sa personnalité divine, notre Seigneur ne veut pas rétablir une espèce de magie pour se mettre dans leurs mains.

C’est tout le contraire ! … Notre Seigneur, qui leur soustrait sa Présence visible, va les mettre devant une exigence d’universalité sans laquelle, sans la satisfaction de laquelle, ils ne pourront jamais l’atteindre, puisqu’il est aussi le second Adam, puisqu’il est l’homme universel, puisqu’il est la catholicité de l’Amour, puisqu’il est intérieur à chacun, puisqu’il est l’unité de l’histoire et le lien de toutes les consciences. Notre Seigneur ne peut être atteint dans sa réalité propre, son humanité ne peut être accessible dans sa différence spécifique, dans sa nature de Sacrement diaphane à la Présence divine, que si nous entrons dans sa désappropriation.

Il faudra que nous nous fassions aussi universels que lui-même pour être en prise sur lui. Cela veut dire : « Vous ne pourrez venir à moi que si vous êtes ENSEMBLE  ». Vous ne pourrez venir à moi que si vous prenez la charge les uns des autres. Vous ne pourrez venir à moi que si vous constituez d’abord mon CORPS MYSTIQUE. C’est par mon CORPS MYSTIQUE que VOUS SEREZ EN PRISE SUR MOI. Alors, commencez par constituer ce Corps Mystique, commencez par constituer cette communion humaine, et quand vous serez tous rassemblés, quand personne ne manquera à l’appel, quand personne ne sera exclu, quand vous serez vraiment les représentants de toute l’humanité et de tout l’univers, alors vous pourrez m’appeler avec efficacité, parce que vous serez vraiment en équation de Lumière et d’Amour avec moi.

La Communion, l’Eucharistie, est donc à concevoir immédiatement comme une distance d’humanité entre le Christ et nous. Il ne s’agit pas de mettre la main sur lui. Il s’agit, tout au contraire, du « Noli me tangere » (Jn. 20:17) dit à Madeleine : « Ne me touche pas ! » Ne me touchez pas il s’agit, tout au contraire, d’abord de NOUS DESAPPROPRIER DE NOUS-MEME, de nous faire universels pour rencontrer le vrai Christ et n’en pas faire une idole. ENSEMBLE, si vous le voulez !

La présence réelle de Notre Seigneur au Saint Sacrement est communautaire. La communion est toujours un geste universel.

Je raconte aux enfants cette histoire :

« Vers 1900, un ingénieur parisien a accepté l’offre de construire un grand barrage sur l’Amazone. Comme à cette époque il n’y avait pas d’avion, c’était se condamner à l’exil prolongé. Il le fit, toutefois, par amour de sa famille, car il avait une dizaine d’enfants et, bien que très savant technicien pour l’époque, il était désargenté. Pour assurer la meilleure éducation à ses enfants, il accepta donc, étant donné les avantages financiers de cette proposition, de s’exiler par amour pour eux. Cet exil dura au moins une dizaine d’années, sinon davantage. Pendant cette longue période, il eut l’immense douleur de perdre sa femme. Ses enfants, livrés à eux-mêmes, puisqu’il était absent, se disputèrent, se séparèrent les uns des autres, devinrent même ennemis les uns des autres.

Quand l’ingénieur eut achevé son travail, il revint à Paris. Il les trouva désunis et, comme ses enfants avaient perdu contact avec lui et grandi pratiquement en son absence, il n’eut pas assez d’autorité pour les aider à surmonter leur inimitié et les réunir. Il mourut écrasé par un immense chagrin, et alors les enfants, comme des vautours, se réunir autour de son testament.

Le testament était extrêmement simple. Il portait simplement ces quelques lignes : « Vous trouverez ma fortune dans un coffre qui se trouve à tel endroit. Vous la trouverez si vous réussissez à faire jouer la serrure du coffre sur un mot clé que je ne vous révèle pas et que VOUS CHERCHEREZ ENSEMBLE ». Il s’agissait donc de trouver ce mot clé sur lequel jouerait la serrure, et les enfants s’épuisèrent à commémorer tous les prénoms de la famille jusqu’aux bisaïeuls. Sur tous ces prénoms, la serrure ne joua pas. Ils relirent le testament et remarquèrent que le mot ENSEMBLE était souligné deux fois. Et la serrure joua sur le mot ENSEMBLE !

Alors ils comprirent le testament du Père : « ENSEMBLE » Ce mot fut une révélation qui les bouleversa ; ils se réconcilièrent en réalisant, au-delà de la mort, le vœu du Père. »

Ce mot est, en somme, la consigne de notre Seigneur : « ENSEMBLE ». C’est ENSEMBLE que vous trouverez LE TRESOR. C’est ensemble que vous serez en prise sur moi. C’est donc la Communauté, le CORPS MYSTIQUE qui est seul habilité à évoquer la PRESENCE DU CHRIST. Et, ici, il faut faire cette remarque ? que nous avons faite en parlant de l’Incarnation ? il ne s’agit pas de rendre présent notre Seigneur : il est toujours présent. Notre Seigneur est toujours présent avec son humanité, EN NOUS, puisque l’humanité de notre Seigneur est le Sacrement des sacrements, mais c’est par l’humanité de notre Seigneur que toute grâce nous est communiquée. Par conséquent, dans la mesure où nous recevons la grâce, où nous sommes en « état de grâce« , l’humanité de notre Seigneur nous est présente, comme sa personnalité, comme tout lui-même. Il ne s’agit pas de le rendre présent. IL EST TOUJOURS PRESENT, c’est nous qui ne sommes pas présents !

L’Eucharistie n’a donc pas pour but de RENDRE LE CHRIST PRESENT, MAIS DE NOUS RENDRE PRESENTS à JESUS. Et l’Eucharistie, précisément, nous rendra présents à Jésus D’ABORD ? c’est la condition fondamentale ? PAR CETTE COMMUNION A TOUTE L’HUMANITE. Elle est essentielle. Elle est la condition sine qua non de la consécration. Car la consécration n’est pas un rite magique, c’est l’appel du Corps Mystique à son chef, à la Tête. Et cet appel n’est efficace que s’il émane du Corps Mystique. On ne fait pas, comme cela, la consécration en dehors du Corps Mystique. Et l’hypothèse du film Le défroqué, du prêtre qui, dans un bar, consacre un seau de champagne, est absurde. Cette consécration est invalide, invalide parce que le prêtre ne peut pas consacrer en dehors de la communauté. Car le prêtre n’est là que l’expression de la voix du Corps Mystique et il ne peut consacrer que dans le Corps Mystique et pour lui, car la Présence de notre Seigneur au Saint-Sacrement est, précisément, une PRESENCE COMMUNAUTAIRE, Présence dans la communauté, par la communauté et pour la communauté.

Il ne peut donc être question d’une communion qui serait un rite privé, une communion qui serait un geste ne concernant que l’individu. LA COMMUNION EST TOUJOURS UN GESTE UNIVERSEL et l’EUCHARISTIE EST TOUJOURS UNE PRESENCE COMMUNAUTAIRE. Et on ne communie jamais pour soi, mais pour les autres et pour eux. Si on était seul, on n’aurait pas besoin de l’Eucharistie, on serait dans un contact singulier avec Dieu et il n’y aurait pas besoin d’un symbole collectif. C’est justement parce qu’on a à prendre en charge les autres qu’il y a un rite commun qui exprime, précisément, l’unité du genre humain et l’équation d’amour met ce genre humain tout unifié dans le Christ et pour lui en contact avec lui-même qui est le chef et la tête.

Et c’est pourquoi on peut dire que s’il n’y avait plus dans l’humanité une âme au moins qui fût en état de communion universelle, en état de catholicité d’amour, toutes les consécrations seraient invalides, parce qu’elles n’auraient plus la caution du Corps Mystique. (2) On est donc en dehors de la réalité de l’Eucharistie en faisant de la communion cette chose aisée et courante où l’on pense qu’ouvrir la bouche, c’est recevoir le Seigneur ! Ce n’est pas vrai, parce que nous ne recevons pas le Seigneur dans la bouche, parce que d’ailleurs la théologie la plus rigoureuse, celle de saint Thomas d’Aquin, affirme nettement que la Présence du Christ au Saint-Sacrement est absolument insensible, non physique, et qu’aucun procédé physique ne peut l’atteindre. Tout ce qui est physique se rapporte aux espèces, et il ne faut jamais oublier qu’en disant : « Le Corps du Christ«  on exprime, de manière abrégée : « Le sacrement du Corps du Christ« . Il ne faut pas oublier qu’il y a là un sacrement, le sacrement du Corps du Christ. A la rigueur dire : « Le Corps du Christ« , ce n’est pas juste. (3)

La Messe est ce rassemblement cosmique où tout l’Univers fait un nouveau départ…

Il y a donc une nécessaire médiation dans les espèces, d’abord par l’Incarnation, et qui est nécessaire aussi comme support des opérations physiques. Si on divise les espèces, on ne divise pas le Christ. Si on mange les espèces, on ne mange pas le Christ. Si on transperce les espèces, on ne transperce par le Christ. Toutes les opérations physiques se rattachent aux espèces. Et le Christ, lui, est là inaccessible à toute prise sensible. Au point que saint Thomas exclut, comme vous le savez, toute apparition du Christ au Saint-Sacrement. Tous ceux qui ont eu des visions du Christ au Saint-Sacrement, ont eu des visions qui n’étaient que des modifications subjectives de leur regard. (Cf. le cas du caporal de Bolzano) Il ne s’agissait pas de modifications dans les espèces elles-mêmes, qui auraient laissé apparaître le Seigneur. Il ne peut pas, dit saint Thomas, apparaître au Saint-Sacrement parce que, justement, il est là sous un mode de Présence qui exclut toute espèce d’atteinte physique. Si bien que les profanations que l’on pourrait exercer sur l’hostie ne sont des profanations que dans l’intention de l’homme, et elles ne peuvent atteindre le Corps du Christ, précisément parce que le Christ est là sous mode NON-PHYSIQUE, REEL. C’est une PRESENCE REELLE mais NON-LOCALE, comme dit saint Thomas « non localisable, non accessible à toute expérience physique« .

Et ceci a de l’importance : nous communions à la Présence du Seigneur par la manducation des saintes espèces. Alors, tous les problèmes de digestion sont évidemment éliminés parce qu’il ne s’agit pas de cela. Il y a une MANDUCATION SPIRITUELLE qui nous REFERE A LA CROIX, puisque finalement il s’agit de se nourrir de ce paradoxe d’un Dieu qui meurt, et de puiser la vie dans sa mort. De reconnaître dans le Crucifié le PRINCE DE LA VIE.

Il est donc extrêmement important de vivre l’Eucharistie comme une communion universelle avec toute l’humanité et tout l’univers. Il n’est pas moins important de la présenter ainsi, si on a à catéchiser. Il faut présenter l’Eucharistie avec cette exigence formidable : de la COMMUNION POUR LES AUTRES.

C’est d’ailleurs la meilleure manière d’inviter les fidèles qui sont vraiment des fidèles ? c’est à dire des gens qui ont la foi et qui sont axés sur le Seigneur ? c’est la plus belle manière de les inviter à communier EN COMMUNIANT POUR LES AUTRES, AVEC LES AUTRES. C’est les inviter à ETRE LE VIATIQUE DE TOUTE L’HUMANITE. D’être la Communion de tous les mourants, de tous les accidentés, de tous les désespérés, de tous les prisonniers, de tous les solitaires, de tous les morts, de tous les vivants. Les inviter à rassembler l’histoire, toute l’histoire autour de l’autel.

Il me semble que c’est cela la messe, que c’est cela l’Eucharistie : que toute l’histoire se rassemble, que tous ces personnages de l’histoire, que ce soit César, Platon, Aristote, Démosthène, Cicéron, Plotin, Descartes, Archimède… Tous sont là autour de l’autel, et peut-être attendent-ils ce moment ? pour autant qu’il s’agisse d’un moment ; au-delà du voile et dans cette vie intemporelle : qui est la vie libérée de toute attache terrestre ? peut-être attendent-ils ce moment pour entrer dans la plénitude de la VIE ?

La messe, c’est ce rassemblement universel et cosmique où tout l’univers fait un nouveau départ, et où des millions et des millions d’hommes sont ravitaillés par le geste d’amour accompli par l’Eglise qui totalise toute l’humanité et qui réalise dans l’Eucharistie une communion vraiment universelle.

Il n’y a donc pas à faire des statistiques sur le nombre de communions que nous avons dans notre paroisse, comme si c’était là un élément normatif. Il y a tant et tant d’enfants, de jeunes filles dans les institutions, qui communient tous les jours parce que « c’est bien porté« , parce que « c’est bien vu« , parce que ça ne les dérange pas ! Parce que souvent aussi, pour leur sensibilité très éveillée, Dieu est un peu comme un « succédané de cet amour attendu« . Et leur ferveur se porte vers Dieu parce qu’il n’y a personne d’autre, n’est-ce pas ! Vous avez des jeunes femmes qui sont très éprises de Dieu tant qu’elles n’ont pas rencontré un homme ! Et puis, quand elles ont rencontré un homme ? fait pour elles – elles s’aperçoivent que c’est lui qu’elles cherchaient finalement.

Alors, combien de ces communions ne modifient absolument rien dans l’être, et lorsque ces filles sont laissées à leur liberté, arrivent, dans les facultés, on voit qu’elles ne sont pas plus solides que les autres. Elles ne résistent pas mieux que les autres. Parce que, justement, ce geste n’a pas été un geste accompli dans l’universel ; il n’a pas été un geste expérimenté dans la communion mystique, avec tous les hommes, pour rencontrer la tête et le chef des justes.

D’ailleurs, ceux qui n’ont pas une notion du Christ très vivante seront plus facilement touchés par l’aspect d’une communion humaine. A quelqu’un qui, justement, me disait qu’il avait parfois des difficultés, je conseillais : « Eh bien ! Commencez par cela, commencez par la communion humaine. Faites fructifier ce qui est déjà clair en vous. Avant de vivre la totalité de la foi sous tous ses aspects simultanément et avec la même profondeur, il faut faire fructifier ce qui, pour vous, est déjà vivant ». Si vous pouvez déjà envisager l’Eucharistie comme une communion humaine, une communion avec tous les hommes et pour eux, une totalisation de l’histoire, un rassemblement de tout l’univers, vous aurez déjà une très ample moisson à accueillir et, en dehors de vous-même à accomplir, le reste viendra peu à peu. Plus vous vous engagerez dans une communion humaine, plus vous serez proche du Christ et, finalement, arriverez à vivre la totalité du Mystère.

Il est donc bien certain que l’Eucharistie c’est l’exigence de notre présence, l’exigence de notre présence réelle au « Christ qui est toujours présent« , mais qui nous est inaccessible quand nous ne sommes pas présents, ainsi qu’il arrive dans la vie de l’esprit. Si vous avez dans votre bibliothèque toute la sagesse du monde, encore faut-il que vous lisiez les livres qu’elle contient ! Si vous les laissez sur les rayons, toute la sagesse qu’ils contiennent vous échappera. La vie de l’esprit est une vie de réciprocité, et rien n’y arrive si nous n’y sommes pas présents. (4)

Toute vie chrétienne doit être ordonnée à la constitution du Corps mystique du Christ.

Le Christ nous attend MAIS IL NOUS ATTEND ENSEMBLE. C’est pourquoi la Présence eucharistique ne peut être qu’une Présence communautaire. Et même si on fait « la visite au Saint?Sacrement« , ce ne peut être que dans cet esprit de rassemblement, et avec ce lien dont l’Eucharistie constitue précisément le centre : ce lien avec toute l’humanité. Je ne sais pas d’ailleurs si ce culte de l’Eucharistie, séparé de la liturgie, est de la meilleure inspiration ? Que le Saint-Sacrement soit une Présence qui demeure et qu’on lui rende, par conséquent, un culte, je n’y vois pas d’inconvénient, à condition qu’on ne perde jamais de vue qu’il s’agit d’une PRESENCE COMMUNAUTAIRE, et qu’on ne peut, par conséquent, aborder qu’en assumant toute l’humanité et tout l’univers.  (5)

Et nous pouvons maintenant nous interroger ? si cela peut nous ouvrir un horizon ? sur l’événement qui se passe au moment de la consécration. Il est bien entendu que cet événement se situe dans ce contact du Corps Mystique avec son chef. Et puisqu’il y a dans les espèces un véhicule indispensable, qu’est-ce qui se passe ? Est-ce qu’il se passe quelque chose ? Calvin avait une théorie assez particulière, qui revenait à ceci « Au moment où les paroles de l’institution sont redites, le Christ se rend Présent à nous. Les espèces ne sont pas modifiées, mais la PRESENCE DU CHRIST EST ASSUREE. Un peu comme dans le Baptême, lorsqu’on prononce ses paroles, la grâce du Christ est conférée sans nécessairement ? suivant les écoles théologiques ? passer par l’eau elle?même  ». Pour Calvin, la Présence ne passait pas par les espèces mais elle était réelle. Elle était réelle dans le sujet, dans le communiant.

L’Eglise catholique a insisté sur la transformation des espèces comme une condition sine qua non, et elle a poussé jusqu’au bout son affirmation en forgeant le mot de transsubstantiation, qui a été développé à l’infini par les théologiens à partir de la conception de la substance, des accidents, etc. Est-ce que cela est très convaincant ? Qu’est-ce que la substance ? Que sont les accidents ?

En tous cas, ce qu’on peut retenir comme définitif dans cette affirmation : c’est qu’il ne se passe rien de visible. Visiblement, il n’y a pas de changement. Si donc il y a un changement, il est invisible. Et appelons le visible : accident, et l’invisible : substance ; c’est une question de convention… si l’on veut ; alors, dans ce cas nous dirons transsubstantiation, donc le changement se traduit d’une manière invisible.

Ce changement, quel est-il ? Pouvons-nous profiter de la physique d’aujourd’hui ? Ce serait peut-être téméraire, mais, étant donné que nous avons déjà rencontré cette notion de chiffre comme constituant l’essence de notre corps, est-ce que nous ne pourrions pas envisager ? c’est une simple suggestion ? envisager l’Eucharistie comme, en effet, cette communication du chiffre, du chiffre qui constitue l’essence du Corps du Seigneur ? Si nous imaginons que ce chiffre correspond à une longueur d’ondes, nous pouvons nous imaginer le Corps du Christ lui-même comme une espèce d’immense rayonnement qui se diffuse continuellement d’ailleurs, ce qui rejoindra la vision paulinienne d’une cosmicité du Christ. Il serait présent à tout l’univers et lui redonnerait son statut divin.

Le Christ serait-il donc dans son humanité en raison de la musique propre de son humanité, en raison de son chiffre ? Est-ce qu’il serait comme une immense vibration, un immense rayonnement toujours offert, toujours attendu et atteignant tout l’univers dans une espèce de « raccourci«  qui n’obéit pas naturellement aux lois de la physique, puisque nous sommes en dehors de l’espace-temps. Est-ce que nous pourrions envisager que la consécration met en vibration, en quelque sorte, les espèces en leur communiquant le chiffre du Christ ? Peut-être est-ce cela ?

C’est une image, en tous cas, qui ne répugne pas à la réalité de notre expérience puisque notre corps est cela, notre voix est cela. Toute réalité se réduit, finalement, à une vibration où rien ne vibre d’ailleurs, en tous cas à un chiffre, à une certaine musique, au moins une musique essentielle, il se peut que ce soit ça qui constitue le changement, le changement simplement. Peu importe dès lors qu’on affirme la réalité de cette Présence cette réalité naturellement correspond à la réalité de l’humanité.

Mais comme nous en sommes encore à essayer de définir notre propre humanité, à chercher le chiffre de notre corps, nous ne pouvons penser d’une manière apodictique tout ce que peut être l’humanité du Seigneur. On conçoit par analogie ces espèces de vibrations toujours présentes, toujours répandues, toujours offertes, mais que nous ne recueillons pas parce que nous fait défaut le récepteur. Or, la consécration ouvrirait le récepteur, qui recueillera alors cette émission toujours et continuellement répandue dans tout l’univers par la Présence de notre Seigneur, qui est le couronnement de cet univers, et qui en assure l’unité et la divinisation. Cette image vous pouvez la jeter à la poubelle ou la garder, si elle peut vous aider.

En tous cas, il est hors de doute que l’Eucharistie qui est le lien de l’unité, que l’Eucharistie suppose notre présence ecclésiale. Une présence totale à tout l’univers et à toute l’humanité. A ce titre, elle est le résumé de l’Evangile puisqu’on ne peut atteindre Dieu qu’en se mettant au service de l’homme dans l’agenouillement du Lavement des pieds. Alors on peut dire que ces trois choses ne font qu’une : le mandatum, le Lavement des pieds et l’Eucharistie. C’est toujours la même expression, la même exigence, la même universalité, le même amour. Mais cette conception, en tout cas, ne se prête à aucune interprétation magique, et on voit très bien qu’elle ne met pas Dieu à portée de notre main elle le met à portée de notre cœur, ce qui est une tout autre affaire. C’est en nous donnant, et précisément en constituant cette immense chaîne d’amour universelle que nous entrons dans l’esprit du Christ.

Ce qui est vrai de l’Eucharistie, est vrai aussi des autres sacrements. Il y a également dans tous les sacrements une ordination à l’humanité, une ordination aux autres. (6) Il n’y aurait pas de sacrement sans les autres. On n’aurait pas besoin de ces symboles si nous étions seul à seul. Il fallait trouver un langage, un langage qui ne trahisse pas la personne qui communique, un langage commun, un langage réaliste, un langage qui rassemble tous les hommes. Et ce sont ces signes sacrés que sont les sacrements qui dérivent de l’Eucharistie ou qui y préparent, qui en contiennent le désir, comme le Baptême ou la Confirmation qui sont les premiers sacrements d’initiation, un ensemble qui forme le couple de la liturgie orientale et qu’il faut, au moins spirituellement, ne pas séparer, puisqu’ils sont les sacrements de l’initiation et qu’ils sont, du même coup, les sacrements de la mission, puisque toute grâce est une mission. Toute grâce est une mission ! Par conséquent, on ne reçoit pas le Baptême et la Confirmation pour soi, mais pour les autres.

Le sacrement de Pénitence… est ordonné à la construction du Corps mystique, plus encore que les autres.

Et ceci a une grande importance parce que si nous voulons développer la conscience d’une exigence baptismale chez les parents, nous ne pouvons plus nous servir aujourd’hui de l’argument du péché originel. Il est trop difficile à manier et puis il est très difficile à définir. Il est d’ailleurs collectif : c’est toute l’Humanité qui est en état de refus, c’est toute l’humanité qui dérègle le jeu de l’univers en le soustrayant à Dieu par le refus même d’aimer Dieu, ce n’est pas en partant du péché originel !

Une femme qui vient de mettre un enfant au monde n’a pas le sentiment que son enfant est sous la loi du péché. Elle jubile, elle l’adore, elle s’émeut, elle ne croit pas du tout qu’il est la proie du démon. Il y aurait quelque chose d’offensant à le lui dire ; ça choquerait toutes ses puissances de dévouement et d’amour ; ça choquerait toutes ses puissances de dévouement et d’amour alors qu’elle a porté cet enfant avec beaucoup d’inconvénients. Il est une partie d’elle-même, elle lui a voué son être-même et il lui faut maintenant pouvoir lui prodiguer tout son amour. On ne peut pas dire à une mère que son enfant est dans les rênes de Satan et qu’il va être purifié, délivré et investi de la grâce du salut ! Il est plus simple de dire que cet enfant va être introduit dans la communion d’amour où il ne sera pas un petit enfant mais une conscience habitée par Dieu et qui rayonnera sur toute l’humanité, sur tout l’Univers la Présence de Dieu, dont il devient le temple, le sanctuaire, le tabernacle et le ciboire… C’est une chose prodigieuse : qu’un enfant qui consomme, qu’un enfant, qui est revêtu d’une fragilité extrême, qui dépend à chaque instant de ses parents et des soins qu’ils lui donnent, puisse être en même temps l’ostensoir de Dieu, être pour l’humanité la source du rayonnement divin.

Sous cet aspect, personne ne peut être blessé parce que nous sommes là dans une vérité très authentique, et nous savons que, finalement, précisément, ce qui importe c’est que l’homme surgisse de soi, ce qu’il ne peut faire qu’en étant enraciné en Dieu. Cet enracinement en Dieu, on peut le présenter d’une manière très positive, comme ordonné au Corps Mystique, comme ordonné au genre humain, ordonné à tout l’univers. Et les parents aiment leurs enfants et ne peuvent pas ne pas être touchés si on leur présente le Baptême comme une immense ouverture qui arrache l’enfant à son parasitisme inévitable puisqu’il dépend radicalement des autres, en faisant de lui, déjà, une source, une origine, un espace et un créateur.

C’est ce temple qui s’élève dans le petit enfant, le sanctuaire de Dieu, cela lui confère une noblesse extraordinaire et établit le dialogue entre la mère et l’enfant, dialogue qui sera de plus en plus « de personne à personne« , utilisant de moins en moins le langage parce que la lumière des intimités se joignant en fera tous les frais. Il y a donc là un anoblissement de l’enfant, introduit dans un ordre divin pour devenir le « porteur de la vie divine«  à toute l’humanité et à tout l’univers.

La confirmation, évidemment, va dans le même sens, puisqu’elle est notre Pentecôte, qu’elle affirme d’une manière explicite que toute grâce est une mission, et qu’on ne peut garder Dieu pour soi en se cantonnant dans un coin, mais que, nécessairement, on est apostolique, on est envoyé en apôtre, et qu’on a reçu la grâce pour la communiquer.

Il est donc parfaitement vrai de conclure que les sacrements de l’initiation s’ordonnent à l’humanité et fondent une communion humaine universelle. Et c’est cette communion humaine universelle qui engage notre foi. Les sacrements sont rigoureusement ordonnés à construire le Corps Mystique, à l’exprimer, à l’étendre, à rendre sensible à travers lui la Présence du Seigneur.

Les sacrements de la restauration sont les sacrements de Pénitence et d’Extrême-Onction, qui forment un couple nouveau, qui sont complémentaires l’un de l’autre, et qui doivent restaurer en nous un ordre que nous avons reçu au Baptême, un ordre naturel que nous avons rompu par suite de nos infidélités. Disons cela par hypothèse puisqu’on ne se confesse pas, s’il n’y a pas de faute ; comme on ne reçoit l’extrême-onction que dans un but de purification.

Alors nous pouvons envisager d’abord le sacrement de Pénitence. Le sacrement de Pénitence qui, dans l’Eglise latine, de nouveau, s’est précisé après des formes juridiques extrêmement précises, avec des consignes très étroites et très rigoureuses, parce que les latins ont besoin de mettre les points sur les i ; les orientaux, en général, font les choses de façon beaucoup plus souple, sans trop se soucier de ceci ou de cela, sans préciser, parce que c’est un autre esprit. Mais il reste que le sacrement de Pénitence lui-même a une valeur très particulière, je veux dire que, comme tous les sacrements, il comporte une dimension humaine et une référence aux autres. C’est ce qui en fait d’ailleurs la nécessité.

Si nous étions seuls, nous n’aurions pas besoin du sacrement de Pénitence, nous nous adresserions à Dieu sans cette médiation du Christ et du Christ-Eglise. Mais justement, nous ne sommes pas seuls. Nous n’avons donc pas seulement offensé Dieu, nous avons offensé les autres. Nous avons rompu la communion des saints, nous avons mis un obstacle à sa diffusion, nous avons peut-être précipité les autres dans le désespoir ; ils ont changé ou ils ont perdu leur vocation à cause de nous. En tous cas, il n’y a pas une faute qui ne rejaillisse sur les autres. Ils sont tous entraînés dans nos ténèbres, comme ils sont aussi, heureusement, entraînés dans notre amour.

Alors, il est bien clair que, ayant offensé l’humanité et pas seulement Dieu, nous avons à recevoir l’absolution de l’humanité. Et c’est pourquoi la confession urge. Non pas à cause de Dieu ? nous pouvons très bien rétablir notre situation devant Dieu par un acte d’amour, et il ne faut jamais le perdre de vue ? Il est certain qu’un acte d’amour nous remet d’aplomb, à supposer que nous ayons perdu le contact avec Dieu, nous le retrouvons par un acte d’amour ; car le péché ce n’est pas un « acte écrit dans un livre et qui est perçu dans ses conséquences visibles » : le péché, c’est nous ! C’est nous en état de refus, comme la grâce c’est nous en état d’acceptation, irradiés par sa Présence divine qui ne nous manque jamais, mais à laquelle nous manquons et qui, IMMEDIATEMENT nous envahit quand nous sommes « en état d’ouverture« . Il est certain que par la contrition devenant un acte d’amour, nous avons le moyen de rétablir notre situation avec Dieu, de retrouver son amitié, si nous l’avions perdue, ce qui est peu probable, et de communier avec les autres dans la joie de la réconciliation.

C’est pourquoi ? ceci est parfaitement vrai ? c’est pourquoi je dis sans cesse, quand je parle à des religieuses qui ont des difficultés, qui ne peuvent pas se confesser ? soit parce que leur aumônier n’est pas leur confesseur, soit parce qu’elles sont gênées de recourir à leur confesseur habituel, soit pour tout autre raison ? je leur dis : « Ne soyez jamais inquiètes, allez communier comme vous êtes EN FAISANT UN ACTE D’AMOUR. Soyez certaines qu’un acte d’amour est incompatible avec le péché, puisque le péché est un état de refus ; dès que nous aimons, il n’y a plus de problème. Mais il reste que nous avons encore une dette à l’égard de l’humanité et que nous avons à offrir à cette humanité visible une réparation visible dans le geste de l’aveu sacramentel, couronné par l’absolution sacramentelle. Alors, vous vous confesserez, dis-je aux religieuses, quand vous le pourrez, quand vous en aurez l’occasion, quand vous serez en face d’un prêtre qui vous inspire confiance, vous pourrez vraiment décharger votre âme sans craindre qu’elle soit profanée par des mains indélicates. En attendant cette opportunité, allez communier sans aucune espèce d’inquiétude ».

Et cela, je peux vous le dire à vous-mêmes : il faut toujours opter pour l’état de grâce ; quand on se sent le désir de communier, on est déjà pris par un désir d’amour. Il suffit de l’expliciter dans un acte d’amour et on peut toujours aller communier, quitte à se confesser quand, postérieurement, on en aura l’occasion. Cela pour obtenir cette absolution de l’humanité à travers l’humanité de notre Seigneur qui nous a pris, non seulement au nom de Dieu mais au nom de l’humanité.

Ceci aussi a une grande importance pour les gens du dehors qui imaginent difficilement ce que peut être la confession, ce qu’elle comporte et son pourquoi. Si on leur explique que nous sommes débiteurs de l’humanité, que toute âme qui s’élève, élève le monde, et que toute âme qui s’abaisse, abaisse le monde, les outsiders, les gens du dehors comprendront mieux l’importance de la confession qui pourrait d’ailleurs prendre d’autres formes.

Il m’est arrivé de donner l’absolution collective parce que le temps urgeait. Je voyais qu’il y avait des gens qui voulaient communier et qui n’avaient pas pu se confesser. J’ai donné une absolution en groupe. On pourrait souhaiter que l’on renonce à toute cette nomenclature des « examens de conscience«  et qu’on n’entre pas dans des détails. Finalement : « j’aime ou je n’aime pas« , je vous l’ai dit. Si je n’aime pas, je suis dehors ! Si j’aime, je suis dedans ! Il est inutile d’épiloguer sur chacune de mes défaillances : c’est encore me « remettre dedans « , c’est une façon de « coller à moi«  et de me limiter à mes propres frontières.

Mais il reste, et il faut le retenir, cette ordination au Corps Mystique et aux autres et que nous sommes leurs débiteurs tant que nous n’avons pas ajusté notre position vis à vis d’eux.

C’est ce qui fait la noblesse de l’aveu sacramentel c’est qu’il est une reconnaissance de la grandeur humaine, une reconnaissance de ces autres qui nous sont confiés, et qui ne peuvent, finalement, aboutir à un résultat créateur que si nous sommes pour ces autres, justement, un espace illimité. Je crois donc qu’il faut tenir essentiellement à cette ordination à l’humanité de tous les sacrements et plus spécialement du sacrement de Pénitence, qui est le plus contesté et qui semble contestable du fait que l’état de grâce peut être restitué par un acte d’amour. Mais ce n’est pas incompatible. Dieu n’a pas besoin de signe, puisqu’il est intérieur à nous, mais les autres ? qui ne sont pas intérieurs à nous – visiblement ont besoin de signes. Et cet aveu, d’ailleurs, a beaucoup de vertu puisqu’il prévient souvent les crises les plus graves, il prévient les tentations les plus dangereuses, et met en état de vérité. Il anticipe le Jugement dernier, qui sera justement l’expression de ce que nous sommes réellement. Nous avons donc, si nous n’avions pas de motif de nous confesser, à prendre conscience que tout au moins nous sommes débiteurs de l’humanité et que nous avons à acquitter cette dette par un don de nous-même adapté aux circonstances.

Les sacrements sont une manière de rayonner sur tout l’univers et de communiquer Dieu à toutes les créatures.

L’Extrême-Onction achève cette œuvre de purification et elle vise à faire de la mort un acte de vie. Un acte de vie dans la communauté et pour elle. Il ne s’agit pas du tout de macérer dans la peur, de s’entretenir dans les terreurs de la mort, c’est tout le contraire ! Il s’agit de vaincre la mort dans la communauté et pour elle. Et de recevoir l’Onction des malades dans cet esprit de participation et d’union à toute la communauté. L’homme qui veut faire de sa mort un don à toute la communauté réalise, évidemment, le maximum de la charité.

Le Mariage : Il n’est guère besoin de s’étendre sur le mariage qui est, par excellence, le sacrement de la communauté ; saint Paul l’a défini dans la Lettre aux Ephésiens, d’une manière unique pour son temps, bien qu’il subordonne encore la femme à l’homme. Il le dit d’une manière magnifique en parlant du Corps du Christ : « Le Christ prend soin de son corps et il l’honore et il en préserve l’intégrité ; eh bien ! De même… »

Alors, ici, nous avons à envisager ? comme le fait saint Paul – le mariage comme le Corps du Christ ou plutôt le sacrement qui représente et réalise « les fiançailles de Dieu avec l’humanité ». C’est le sacrement qui est le plus ecclésial dans la formulation paulinienne, avec une ordination formelle au mystère de l’Eglise et à la communauté. C’est à dire qui le situe à son vrai plan qui fait du Mariage une société de personnes qui échangent l’infini, qui incarnent Dieu dans la transmission d’une vie personnelle et qui constituent, par les membres nouveaux qu’ils offrent au Seigneur, sa durée. Il est donc incontestable que ce sacrement éminent est ordonné à la communauté.

L’Ordre : il n’est pas besoin de dire que l’Ordre, lui aussi, est ordonné à la communauté. Il en constitue le sacrement de son unité.

Toutes ces églises éparses, que sont les foyers, sous le sceau du mariage-sacrement, toutes ces petites églises éparses, si admirables et si indispensables quand la vie chrétienne y est vraiment vécue, sont enracinées dans la grande Eglise, dans l’Eglise unique, par le sacerdoce du prêtre, sacrement de l’unité, qui exerce, par cette fonction unificatrice, précisément, sa paternité universelle. Le fait que, justement, le fidèle appelle le prêtre : Père, dit bien que, dans la perspective du fidèle, le prêtre a ce rôle de rassemblement, qu’il est le père de famille pour toute l’humanité, et qu’il peut dépenser par conséquent, dans cette ordination à l’unité, toutes ses puissances d’amour, de dévouement et de tendresse.

Il ne s’agit pas, encore une fois, comme nous l’avons dit ce matin, de devenir des eunuques et de nous retirer de la circulation, mais, tout au contraire, d’entrer en plein dans la pâte humaine, de nous faire solidaires de tous et de chacun, et d’apporter à tous et à chacun cette Présence du Seigneur.

Nous voyons donc, évidemment, dans ce survol extrêmement rapide, nous voyons qu’il y a dans le sacrement une ordination à l’autre qui est consubstantielle aux sacrements. (7) Ce qui fait que chaque sacrement ? on peut le dire ? on le reçoit pour les autres et pas pour soi.

Cela nous débarrasse de toutes les questions de scrupules à avoir ou d’indifférence, parce qu’ils pourraient être indifférents pour nous, éventuellement. Nous pourrions ne pas sentir le moindre attrait pour la communion ou pour les autres sacrements, mais si nous y voyons une manière de rayonner sur tout l’univers et de communiquer Dieu à toutes les créatures, le problème change absolument d’aspect.

C’est là, justement, que nous atteignons de nouveau à une grandeur humaine illimitée et que nous prenons vraiment en charge toute l’histoire de l’humanité. C’est dans cet esprit, me semble-t-il, que non seulement nous avons à communier, mais à présenter aux autres les mystères de la vie de l’organisme sacramentaire, en insistant toujours et uniquement sur ses côtés positifs : une communication qui a en vue les autres, qui s’adresse à eux, et qui est finalement pour eux la manière concrète de manifester que nous sommes l’Eglise, que nous sommes la meilleure Eglise, et que nous sommes présents ici, maintenant, pour les autres, afin de leur communiquer ce que nous avons de meilleur de par la grâce de Dieu.

Toute magie est exclue de cet organisme sacramentel, toute facilité aussi, puisque l’exigence d’être ensemble et de créer le Corps Mystique est la plus rigoureuse qui soit. Il n’y a pas d’exigence qui puisse engager davantage que celle-là. Elle devra se faire chaque fois que l’on reçoit le sacrement, elle devra se faire universelle. Rien ne peut intéresser davantage l’humanité que cette universalité que les sacrements nous appellent à réussir.

 

Prière :

O Dieu, Père ; Tu veux de toutes tes forces d’Amour que tout homme soit sauvé, Tu veux que nous soyons passionnés pour la construction du Corps mystique de Ton Fils qui aspire, de toutes tes forces d’Amour, à ce que tout homme y prenne la place à laquelle de toute éternité ton Amour le destine ! Dans l’immense Corps mystique et parfaitement Spirituel de Ton Fils, en lequel Tu veux insuffler une perfection d’Amour, donne-nous d’être la parfaite image de ce Fils Bien-Aimé, tout don et toute offrande, qui vit et règne avec Toi et l’Esprit pour les siècles des siècles.

 

Note (1) : Ces propos inédits et surprenants méritent d’être éclairés. Dans le mystère de la sainte Trinité Dieu, le Père, éternellement, fait du Fils son parfait égal, il n’y a donc pas de moment où Il ne le soit pas. Mais il faut penser aussi que c’est le Fils qui donne au Père, éternellement, d’être le Père. Il en est de même pour la femme : l’homme a à en faire son égal, en même temps que c’est elle qui est son premier berceau. Il y a en la Trinité une apparente infériorité du Fils, aussi Jésus nous dira-t-il que le Père est plus grand que Lui, ce n’est qu’apparence. Il en est de même pour la femme : il y aurait en elle d’abord et apparemment, une infériorité par rapport à l’homme, par exemple dans une première lecture du récit de la création dans le livre de la Genèse, en réalité il n’y en a aucune.

 

Note (2) : Le Corps mystique du Christ, l’Eglise, doit apporter sa caution pour la validité de toute consécration eucharistique. C’est une pensée qui ne nous est pas habituelle, et qui fait s’évanouir en nous toute conception magique du sacrement.

 

Note (3) : Cette expression de la réalité sacramentelle viserait à empêcher toute conception magique des paroles consécratoires, et tout culte idolâtrique du saint Sacrement. On oublie trop facilement que, comme signe (redisons-le, c’est le sens du mot « sacrement »), l’Eucharistie n’est pas à confondre avec la présence réelle qu’elle signifie et qu’elle porte. Le mot transsubstantiation, qui veut expliquer ce qui se passe au niveau des espèces sacramentelles au moment de la consécration, n’enlève pas au Saint Sacrement sa réalité de signe. La « substance » du Corps du Christ qui passe dans l’hostie consacrée, n’est aucunement matérielle ou physique. Les espèces ont perdu leur «matérialité » qu’apparemment elles conservent, elles ne sont plus qu’au service de leur signification.

 

Note (4) : La question : pourquoi le Christ a-t-il institué l’Eucharistie ? A une réponse toute simple. C’est pour nous donner, ou entretenir en nous, à tous et à chacun, l’Esprit. Toute communion est au service de notre vie Spirituelle. C’est le pain qui donne l’Esprit, disait Saint Irénée. L’Eucharistie est instituée pour permettre la constitution, la construction, du Corps du Christ, elle est la nourriture essentielle du Corps de la parfaite épouse, celle qui le fait vivre. Elle reçoit dans la communion eucharistique l’époux lui-même, elle le reçoit dans la communion à son Corps et, en Lui, indissociablement, à toute l’humanité. Elle est une nourriture éminemment Spirituelle.

 

Note (5) : Quel est le sens de l’adoration eucharistique ? Pour attiser en nous la faim de cette nourriture, ou pour en rendre grâce, dans notre attachement vital à ce Corps mystique. Le je de tout chrétien qui a le vrai souci de son frère dans le don de soi doit être le JE du Christ en même temps que celui de tout autre humain (comme en toute union d’épouse véritable à véritable époux, le je de chaque conjoint doit être l’autre). Nous adorons le Corps ressuscité, mais aussi nous L’adorons dans tous les «états » par lesquels il passe : quand Il se fait homme, nous adorons le sacrement du Corps du Christ. Ce Corps est une créature et le restera même ressuscité. Mais, parce que Dieu a pu s’emparer de Lui de façon parfaite, sans rencontrer aucun obstacle d’un moi rétif, on peut dire et professer : Il est Dieu. Ce n’est pas son Corps qui est Dieu mais bien la Personne qui parfaitement l’habite et l’anime par son Esprit. Ce Corps du Christ constitue la médiation nécessaire à l’homme pour tout contact avec la divinité. Il ne se confond pas avec la Divinité qui parfaitement l’habite.

 

Note (6) : Il est dans l’essence même du sacrement d’être ordonné par le Christ à la construction de Son Corps mystique. Il constitue par excellence le moyen de vivre la vie chrétienne, le moyen qui donne la grâce de pouvoir vivre en chrétiens. On peut dire que c’est le don de soi qui accomplit l’ordination et que c’est la grâce des sacrements qui permet à chacun d’accomplir ce don de soi.

 

Note (7) : C’est devenu comme un leit motiv chez Zundel que cette «ordination » de tous les sacrements à l’autre et non pas à celui qui les reçoit parce que toute grâce est une mission. On y retrouve la perspective authentiquement chrétienne de l’ordination des sacrements à la constitution du Corps mystique. On doit y percevoir en même temps la similitude avec ce qui éternellement se passe en le Dieu Trinité en lequel le JE divin de chaque Personne divine est toujours l’Autre.

 

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