05-09/02/2016 – Méditation – Le vœu d’obéissance

Méditation
de Maurice Zundel à Ghazir au Liban chez des bénédictines en 1959. Publié dans « Silence, Parole de Vie » (*)

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d’entrer plus profondément dans le texte. Pour l’écoute, affichez immédiatement le texte complet en cliquant sur « lire la suite ».

Etre rassemblé par l’Église, dans l’Église et pour l’Église

Le vœu d’obéissance est en quelque sorte le sacrement de l’unité dans la communauté ou dans l’ordre ou la congrégation. Il va de soi que un groupe ne peut subsister en dehors de l’unité, et que l’unité est impossible sans une autorité. L’autorité est comme le sacrement de l’unité et la garantie d’un ordre absolument indispensable. Une communauté en désordre est un véritable enfer. Il y faut, justement, cette harmonie, ce silence, ce recueillement, cette coordination des fonctions, qui donnent à ce rassemblement d’hommes ou de femmes sa véritable signification et son efficacité apostolique.

Mais, naturellement, ce qui est vrai de toute société, dans la vie religieuse et monastique prend une signification infiniment plus profonde en raison précisément de la mission ecclésiale. Le monastère, la communauté a une mission ecclésiale et toute la vie religieuse est située dans la lumière de cette mission ecclésiale.

On est rassemblé, non pas d’une manière quelconque, on est rassemblé par l’Église, dans l’Église et pour l’Église. Et l’autorité, ici, n’est pas seulement la condition d’un ordre indispensable à toute société humaine, l’autorité représente et communique la mission de l’Église. Et c’est ce qui donne à l’obéissance, entendue, précisément, comme fruit de la mission de l’Église, un caractère si profond, si sacré et, on peut dire, si liturgique.

Une obéissance ecclésiale pour la mission apostolique.

Par cette obéissance, en effet, tout le travail, toutes les fonctions, toute la vie se trouvent insérés dans le champ de l’apostolat, et quoi que l’on fasse, et où que l’on soit, on est envoyé.

Sous cet aspect, l’obéissance rentre dans cet ordre sacramentel, dont nous avons vu que il caractérise l’Église sous tous ses aspects. L’obéissance consacrée, celle qui est vouée par le vœu d’obéissance, est une obéissance sacramentelle, c’est une obéissance liturgique, qui fait de toute la vie un service de Dieu. Et c’est par-là que celui qui est soumis à l’obéissance peut faire de l’obéissance autre chose qu’une soumission, mais, comme notre Seigneur lui-même, une nourriture. « Ma nourriture est de faire la volonté de mon Père ». L’obéissance est une nourriture dans la mesure où elle est une liturgie, dans la mesure où elle est une perpétuelle reprise de la mission apostolique. Et il faut insister sur cet aspect, parce que c’est le moins connu et pourtant le plus essentiel : l’obéissance vouée, l’obéissance consacrée, étant une obéissance ecclésiale, permet à chaque instant de reprendre la mission apostolique.

Recevoir la mission du Christ à travers les Apôtres

Vous savez que, dans l’Église, cette conception et cette réalité de la mission apostolique a une importance capitale. On ne peut agir dans l’Église qu’en se rattachant au collège apostolique et par lui, naturellement, à Jésus-Christ. Et on ne peut agir dans l’Église qu’en recevant la mission du Christ transmise par les Apôtres. Le génie ne sert de rien à ce point de vue, le génie, ni même la sainteté.

Saint François d’Assise n’était pas prêtre ; il n’était pas prêtre et bien qu’il soit le plus grand des saints de l’Église – en dehors de la Sainte Famille – bien qu’il soit le plus grand des saints il ne pouvait pas célébrer la messe, parce que il n’avait pas reçu la mission pour cela.

Et saint Thomas d’Aquin, qui est un docteur de l’Église, ne pouvait pas prendre part à un concile comme un Père de l’Église, c’est-à-dire comme un évêque ou comme le pape lui-même. Il pouvait y être invité comme consultant, mais il n’y avait pas de voix active comme les évêques rassemblés autour de Pierre. C’est une question de mission. On ne peut rien faire dans l’Église, au nom de l’Église, qui n’émane précisément de cet envoi du Christ à travers les Apôtres.

Une vie à envoyer

Et justement toute la vie religieuse, en tant que elle est une vie ecclésiale – qu’elle accomplit une des fonctions indispensables à la vie plénière du Corps Mystique – la vie religieuse en tant qu’elle est une vie ecclésiale, est, de part en part, de bout en bout, une vie apostolique, c’est-à-dire une vie à envoyer, puisque apostolique veut dire précisément « envoyé ». Et c’est justement par l’obéissance, dans la vie quotidienne et dans les détails de la vie quotidienne, que le religieux, le moine, la religieuse reprend la mission de la part du Christ, ou plutôt dans le cœur du Christ, à travers la médiation, à travers le sacrement de l’autorité.

C’est dans cette lumière, je pense, que vous vous sentirez situées dans votre véritable vocation et c’est dans cette lumière que l’obéissance prendra pour vous le goût du pain dont parle Jésus : « Ma nourriture est de faire la volonté de mon Père ». Vous ne vous sentirez plus humiliées si l’obéissance a pour vous uniquement ce caractère au contraire de libération et de remise totale de vous-mêmes entre les mains de Jésus, selon l’esprit du Prophète Isaïe lorsque, dans sa vision inaugurale, il entend la voix de Dieu qui dit : « Qui ira pour nous ? Qui enverrons-nous ? » Et il répond : « Seigneur, me voici, envoyez-moi. Seigneur, envoyez-moi. » (Is. 6:8) Et chaque fois que nous obéissons dans l’Église, nous reprenons la mission donnée par Jésus à ses Apôtres, et à travers ses apôtres, à toute l’Église et donc à nous-mêmes. Nous reprenons la mission et nous disons au Seigneur : « Envoyez-moi ».

Une autorité qui doit s’effacer

L’autorité de Jésus-Christ, c’est l’autorité au sens propre, c’est-à-dire celle qui ajoute, qui ajoute ! Celle qui augmente, celle qui accroît, celle qui fonde notre liberté.

Sous cet aspect, l’obéissance se situe dans le mystère de foi, qui est le mystère de l’Église, et l’autorité apparaît comme le sacrement qui représente et qui communique l’autorité de Jésus-Christ. Or l’autorité de Jésus-Christ, c’est l’autorité au sens propre, c’est-à-dire celle qui ajoute, qui ajoute ! Celle qui augmente, celle qui accroît, celle qui fonde notre liberté. L’autorité ne peut pas être une tyrannie et un despotisme, puisqu’elle représente et communique l’autorité libératrice de Jésus, qui est à genoux, à genoux au lavement des pieds. Il faut, naturellement, que l’autorité corresponde à l’obéissance, et puisque l’obéissance est sacramentelle, qu’elle se relie à Jésus-Christ pour recevoir de lui la mission dans le champ de l’Église. L’autorité doit s’effacer tout entière dans la Personne de Jésus-Christ, puisqu’elle est le sacrement de cette autorité qui accroît, qui augmente, qui fonde et qui est l’origine de toute liberté.

Etre investi, assisté, et porté par la grâce de Dieu

Je pense que, on ne peut pas situer dans une lumière plus authentique, plus profonde, plus ecclésiale, plus essentiellement chrétienne l’obéissance vouée, qui est sous le sceau du voeu d’obéissance. Et lorsque vous entendez à la messe le mot : « Ite missa est » sachez précisément qu’il signifie cela : « Allez, c’est la mission ». Allez, c’est la mission. Nous sommes là pour recevoir la mission, afin de ne pas agir en notre nom, mais d’être dans l’Église tout effacés en Jésus, comme le sacrement de Jésus, pour communiquer la vie de Jésus.

Et il est certain que, lorsqu’on est dans l’obéissance, on est toujours assuré de la grâce de Dieu. Et quoi qu’on fasse, et qui que l’on soit, aussi pauvres que soient les moyens dont on dispose, si on est dans l’obéissance, si on l’est précisément, par la garantie de ce sacrement, qui est l’obéissance vouée, l’obéissance promise, on est sûr – on est sûr – d’être porté par la grâce de Dieu.

Lorsqu’on se mêle d’une affaire de soi-même, quel que soit le talent dont on dispose, on n’est jamais sûr de ne pas se tromper et de ne pas chercher dans le travail que l’on entreprend son propre avantage et sa propre gloire. Dans l’obéissance où l’on est envoyé, on est parfaitement sûr d’être investi, assisté, et d’être porté par la grâce de Dieu.

Illustration personnelle

Je me souviens – c’est un tout petit détail pour illustrer cette certitude de l’obéissance dans le ministère et dans le travail apostolique – je me trouvais en Angleterre au début de mon séjour, mon anglais était encore très incertain, enfin je commençais tout de même à me débrouiller quelque peu, quand on demanda un samedi subitement un prêtre pour le lendemain dans une campagne. On était pris de court, il n’y avait absolument personne et on m’a envoyé. J’étais naturellement quelque peu ému d’avoir à prêcher en anglais. Pour les confessions, c’était plus facile. La prédication représentait déjà une certaine entreprise. Il fallait me jeter à l’eau. Alors j’écrivis avec soin mon petit sermon sur l’Adoro Te (1), et j’étais quelque peu ému et heureux en même temps de commencer ce ministère en anglais.

[Repère enregistrement audio : 14’ 53’’]

Or, quelle ne fut pas ma surprise le lendemain matin de voir un Dominicain irlandais qui, d’une manière tout inopinée, se trouvait dans le pays et venait dire la messe. Alors, il y a eu un tout petit débat. Moi, je me suis dit : « Est-ce que je vais quand même faire mon petit sermon ? » Et je me suis dit : « Non, au fond, non, là je ne suis plus dans l’obéissance ; puisqu’il y a un prêtre anglais, c’est tout naturel qu’il parle ». Alors, je rengainai mon petit sermon et je demandai au Dominicain de prendre la parole. Il était fort embarrassé d’ailleurs, n’ayant rien préparé. Et lui aussi, il céda à l’obéissance et il fit d’ailleurs un admirable sermon.

Nous avions échangé : moi, j’étais rentré dans le silence pour obéir aux circonstances, et lui avait pris la parole pour obéir aux mêmes circonstances. Et je pense que de ces deux obéissances conjuguées, il ne pouvait qu’en résulter un certain bien. Donc, ne jamais se lancer soi-même lorsque on n’est pas porté par l’obéissance.

Un instrument de perfection

Il y a d’ailleurs dans l’obéissance un autre aspect, qui est plus connu, et qui à mon avis, peut être dissocié de l’autre. On ne conçoit pas une vie monastique sans cette mission apostolique exprimée par l’autorité et reçue par l’obéissance comme la mission divine. L’obéissance est conçue, et généralement c’est uniquement sous cet aspect qu’elle est vue, comme un instrument de perfection, c’est-à-dire comme une manière, d’une part, d’endiguer la volonté propre, éventuellement de briser la volonté propre, mais pour être plus positif, disons pour engager chaque fois dans l’action toute la volonté.

Selon une expression courante et que vous avez sûrement lue bien souvent : si j’accomplis mon acte dans l’obéissance, je n’engage pas simplement mon activité du moment, je n’accomplis pas simplement cette action bien déterminée, mais j’engage toute ma volonté, toute ma personne, j’engage le principe même de mon acte. Et c’est pourquoi, même si l’obéissance se porte sur les plus infimes détails de ma vie, c’est tout bénéfice, puisque chaque fois ça m’oblige miséricordieusement à engager toute ma personne et toute ma vie.

Ce raisonnement n’est pas faux d’ailleurs, et on peut le considérer comme valable. Cependant, il ne faut pas oublier que tout chrétien doit toujours engager toute sa personne dans tout ce qu’il fait. Ce n’est pas propre à la vie religieuse, justement parce que dans la vie chrétienne le bien n’est pas quelque chose à faire mais Quelqu’un à aimer.

Si nous sommes sous le régime de l’épouse et non pas sous le régime de la servante, il n’y a de bien que celui que l’on devient. C’est-à-dire celui où on s’engage tout entier et où on renouvelle à chaque instant le don de soi-même. Il n’y a d’ailleurs pas d’inconvénient à ce que ce caractère de toute vie chrétienne soit accentué par l’obéissance dans la vie religieuse. Je crains cependant que, on n’ait pas suffisamment distingué l’obéissance en tant que, elle communique et concrétise la mission apostolique et l’obéissance en tant qu’elle est un instrument de perfection personnelle.

Il n’y a, encore une fois, rien à objecter si quelqu’un trouve un avantage à être commandé dans tous les détails de sa vie, si c’est cela qu’il cherche dans la vie religieuse, s’il estime que il engage à coup sûr toute sa personne dans cette obéissance qui porte sur tous les détails, il n’y a rien à objecter. Je répète simplement que ces deux choses ne me paraissent pas liées, et je pense que ce qui fait difficulté aujourd’hui dans le recrutement des ordres religieux, c’est précisément que on a trop lié ces deux aspects, et que aujourd’hui où l’initiative est beaucoup plus grande, où les jeunes gens où les jeunes filles, d’ailleurs sont à égalité, où toutes les jeunes filles travaillent et jouissent par conséquent d’une énorme initiative, cette obéissance dans les détails apparaît ou risque d’apparaître comme un obstacle à l’initiative et comme une brimade inutile.

C’est sous forme sacramentelle que celui qui obéit doit prendre l’ordre

L’obéissance doit toujours viser à faire des hommes libres. Libres, c’est-à-dire dégagés de leurs propres limites.

En tous cas, quelle que soit la forme qu’elle prenne, il ne faut jamais qu’elle tourne à une espèce de tutelle qui fabrique des mineurs. L’obéissance n’a pas pour but de dévaloriser une vie, de paralyser l’initiative et de perpétuer un état infantile. Au contraire, l’obéissance doit toujours viser à faire des hommes libres. Libres, c’est-à-dire dégagés de leurs propres limites. Et il y aurait une catastrophe à ce que l’obéissance – qui vise à dégager l’homme qui est voué au service du Seigneur, lequel est notre suprême liberté – il y aurait une catastrophe à ce que cette obéissance le soumette aux limites de son supérieur, et par conséquent accuse le caractère fini et limité de la nature humaine, alors que, au contraire, ce que l’on cherche dans la vie religieuse, c’est de rendre chaque action infinie en en faisant une véritable liturgie, puisque toute action dans la vie religieuse doit finalement être l’expression de cette mission apostolique qui nous insère dans le champ de l’Église afin d’y faire lever dans toutes les âmes la vie de Jésus-Christ, qui est notre espace, notre lumière et notre liberté.

C’est toujours sous la forme sacramentelle que celui qui obéit doit prendre l’ordre qui lui est donné, en entendant par le mot « ordre » ordination : comme une ordination qui lui vient directement de Notre Seigneur par le sacrement de l’autorité.

En tous cas, et c’est par-là que il faut donner à cette méditation toute sa valeur libératrice, en tous cas c’est toujours sous la forme sacramentelle que celui qui obéit doit prendre l’ordre qui lui est donné, en entendant par le mot « ordre » ordination : comme une ordination qui lui vient directement de Notre Seigneur par le sacrement de l’autorité.

En effet, si nous sommes dans l’Église mystère de foi, ce n’est jamais à un être humain que nous sommes soumis, jamais ! Au contraire, la médiation [de] l’Église est toujours sacramentelle, l’intervention de l’Église est toujours sacramentelle, et nous garantit que nous sommes immédiatement reliés à Jésus Christ.

Une mission apostolique qui relie personnellement à Jésus-Christ

Par conséquent, à travers l’autorité, quel que soit celui qui l’exerce, notre foi exige de nous que nous voyions en lui ou en elle un pur sacrement. Nous ne sommes pas liés à sa pensée, nous ne sommes pas liés à ses fantaisies, nous ne sommes pas liés à sa volonté, nous sommes liés uniquement à la volonté, aux intentions, à la pensée de notre Seigneur.

Et c’est pourquoi justement, l’obéissance vouée est une sorte d’eucharistie et qu’il faut la prendre toujours dans ce jour sacramentel. Je ne suis pas le sujet d’un être humain, je ne suis pas l’esclave d’une volonté humaine, je suis libre au contraire infiniment, parce que je suis, du matin au soir, en vertu de cette mission apostolique que je ne cesse de chercher et de recevoir, je suis relié immédiatement, personnellement et exclusivement à Jésus-Christ.

Alors, n’essayons pas de nous demander quelles sont les intentions de nos supérieurs, quel est le motif qui les meut. Ça nous est parfaitement égal. Nous n’avons pas à nous en occuper, parce que pour nous l’obéissance a uniquement cette valeur de sacrement qui nous dégage de nous, qui nous identifie avec Jésus-Christ et qui nous envoie dans sa moisson pour accomplir sa mission.

Le vœu d’obéissance lie à la mission universelle

Je crois que [?], dans cette lumière, le vœu d’obéissance est situé dans toute sa grandeur, dans toute sa beauté et qu’il apparaît en effet, à la fois comme une nourriture, comme une garantie de liberté et comme une assurance d’universalité.

Car, si je suis dans l’Église, si l’obéissance m’y replace constamment, alors je ne suis plus lié à cette maison, à cette maison, à ce travail. Mon travail ici représente celui que j’accomplis dans toute l’Église et dans toute la communion des saints. Alors il y a une fécondité illimitée.

Ce serait vraiment dérisoire de nous contenter d’être ici, de tourner dans le cercle des petites occupations quotidiennes, si nous n’étions pas, à travers cette fidélité aux petites choses, liés à la mission universelle, et si justement, par l’obéissance notre activité ne devenait réellement et littéralement catholique, c’est-à-dire universelle, comme une présence à toute l’humanité et comme un don fait au monde entier.


(1) « je T’adore » est une hymne eucharistique.

 

 (*) Silence Parole de vie Livre « Silence Parole de vie  »

 Publié par Anne Sigier, Sillery, septembre 2001, 250 pages

 ISBN : 2-89129-146-8