04/01/10 – De l’Emerveillement comme expérience essentielle dans l’oeuvre de Maurice Zundel (5)

Avec
la permission de Monsieur Michel Fromaget , que nous remercions vivement.

Monsieur Michel Fromaget est Anthropologue, Maître de Conférences à l’Université de Caen, auteur de nombreux ouvrages sur les représentations de la vie et de la mort, (vous pouvez consulter la rubrique « mourir & naître » /Présentation, sur le site).

« L’émerveillement, c’est précisément le moment où émerge en nous une nouvelle dimension, c’est le moment privilégié où nous sommes soudain guéri pour un instant de nous même et jeté dans une Présence que nous n’avons pas besoin de nommer, qui nous comble en même temps qu’elle nous délivre de nous-même.

Un tel émerveillement, nous le savons, peut s’éprouver dans tous les secteurs : émerveillement devant la nature, émerveillement devant l’amour, devant l’enfant qui naît ou qui dort, devant une découverte scientifique ou devant une création artistique. Il n’y a pas de domaine où l’émerveillement ne nous ouvre des horizons infinis, pas de domaine où nous ne puissions éprouver, à certains moments, ce sentiment d’une rencontre libératrice ; d’une rencontre avec toujours la même Présence, précisément parce qu’elle accomplit toujours en nous le même effet, parce que la rencontrer c’est cesser d’être esclaves de nous-même et entrer dans un domaine où la liberté s’actualise en libération de nous-même. (…)

« Ce rappel d’expériences connues nous laisse entrevoir que notre libération – notre naissance à nous-même, notre devenir humain, notre émergence hors du monde instinctif et du monde-objet – est liée à la rencontre avec une Présence, toujours la même, avec un « X » ineffable, dont la découverte nous guérit de nous. (…).

« Mais il faut noter, cela est capital, que c’est au même moment que l’on atteint à soi -j’entends, à ce nouveau « Moi », à ce « Moi-Personne », à ce Moi Valeur, à ce Moi-oblatif – et que l’on rencontre en soi « la Beauté si antique et si nouvelle » qui a ravi le cœur de saint Augustin.

« Il y a une symbiose, une unité de vie, une solidarité indissoluble entre ma libération et la rencontre avec cet amour « plus intime à moi-même que le plus intime de moi-même. »

Zundel le dit ailleurs : nous sommes si viscéralement, si passionnément attachés à notre moi ordinaire que pour nous en libérer il faut un véritable choc et que seule la rencontre, l’expérience vécue de l’Amour oblatif, de l’Amour inconditionnel peut engendrer un tel choc.

Dans le passage suivant, Zundel accorde à la joie la place qui lui revient et donc au fait que la joie de l’émerveillement est fondamentalement la « joie d’une naissance ». Ce magnifique passage se trouve dans A l’écoute du silence (1979, pp. 64,65)

« Quand, dans l’émerveillement de la musique, de l’architecture, de la peinture, de la nature ou de l’amour, vous vous sentez délivré de vous-même, votre regard se porte sur la beauté et, tandis que vous vous perdez de vue, vous vous sentez exister avec une plénitude incomparable. Et c’est à ce moment-là, justement, que la vie atteint son sommet, quand cessant de vous regarder, vous n’êtes plus qu’un regard vers l’autre. A ce moment-là, sans revenir à vous, vous sentez que vous êtes là, que vous existez comme jamais dans une joie immense mais très pure et dépouillée, une joie qui est encore offerte à cette beauté en laquelle vous vous perdez. Et toute la joie de la vérité, toute la joie de la connaissance, c’est justement qu’elle est une naissance, car, comme dit Claudel après bien d’autres,  » connaître c’est naître ». La vraie connaissance est une naissance à nous-même dans un autre et pour lui. Et nous ne pouvons jamais nous connaître authentiquement que dans ce regard qui nous suspend à un autre. »

Le paradoxe est inimaginable mais il est sûr : l’homme ne se voit réellement, ne s’expérimente véritablement lui-même qu’au seul moment où il regarde « l’autre. » Mais comprenons bien ce que dit Zundel et ne l’aplatissons pas. Le regard dont il est question n’est pas celui qui peut suffire à l’action humanitaire ou aux bonnes œuvres paroissiales. Pour que ce regard suscite le miracle de la naissance à soi-même, il faut que, dans l’autre minuscule, il voit et rencontre l’Autre majuscule. Il faut que, regardant autrui, il voit l’hôte silencieux qui l’habite et qui seul peut donner à ce dernier les clés de lui-même, parce qu’étant l’Amour, lui seul peut le libérer des déterminismes qui l’étouffent. A noter enfin que la rencontre de cet « autre » ne nécessite nullement sa présence physique. L’émerveillement sait le rencontrer bien ailleurs. Ce que disent entre autres très bien ces lignes que je lis dans Emerveillement et pauvreté (1990, p. 26, 27) :

« Votre vie profonde, celle par laquelle vous vous transformez vous-même, est une vie qui s’accomplit dans un regard vers l’autre. Dès que le regard revient vers soi, tout l’émerveillement reflue et devient impossible. Quand on s’émerveille, c’est qu’on ne se regarde pas. Quand on prie, c’est qu’on est tourné vers un Autre. Quand on aime vraiment, c’est qu’on est enraciné dans l’intimité d’un être aimé. (…)

Quand vous vous oubliez parce que vous êtes dans un paysage qui vous ravit, ou devant une œuvre d’art qui vous coupe le souffle, ou devant une pensée qui vous illumine, ou devant un sourire d’enfant qui vous émeut, vous sentez bien que vous existez – et c’est même à ces moments-là que votre existence prend tout son relief – mais vous le sentez d’autant plus fort que justement l’événement vous détourne de vous-même. C’est parce que vous ne vous regardez pas que vous vous voyez réellement et spirituellement, en regardant l’autre et en vous perdant en lui.

C’est cela, le miracle de la connaissance authentique : nous atteignons à nous-même en regardant un autre et en nous perdant en lui. »

Les deux dernières citations de Zundel que je désire vous faire partager, avant de vous préciser pourquoi je considère la théorie zundélienne de l’émerveillement comme la plus achevée, mettent en lumière un trait de l’expérience émerveillée qui, contrairement aux apparences, lui appartient en propre. Je veux parler de sa dimension de fugacité, d’évanescence, de fragilité. Cette expérience et l’état de conscience qu’elle suscite sont en effet infiniment fragiles. Ceci pour des raisons externes et des raisons internes. Zundel les présente ainsi. Le premier passage est extrait d’une conférence donnée à Lausanne en 1955. On peut en trouver le texte dans Ton visage ma lumière (Desclée, 1991, p. 147). Le second vient de Emerveillement et pauvreté (Saint-Augustin, 1990, p. 28)

« Un soir d’été, comme les montagnes s’incendiaient dans la splendeur du couchant, comme toute la nature se recueillait dans la paix du soir ; comme le lac était parfaitement tranquille ; comme il participait à toute cette immense transfiguration – où toutes choses baignaient dans la lumière et dans la paix ; comme j’étais entraîné, spontanément dans cette contemplation où l’univers se recueillait en Dieu ; comme je sentais, comme je respirais cette Présence qui nous délivre de nous-même en nous rendant vraiment présent à nous-même : en faisant de notre vie une offrande, un don, un véritable présent – tout d’un coup, un gramophone imbécile dégorgea des beuglants de Paris.

« En un instant, tout s’effondra ; toute la nature fut livrée au chaos ; toute la présence fut effacée, parce que, si elle nous pénètre jusqu’au plus profond de nous-même, si elle nous délivre, si elle nous éclaire, si elle nous apaise, elle est aussi d’une fragilité infinie, et le moindre bruit suffit à la dissiper.

« C’est là une image, une parabole du vrai Dieu, si fort, si intimement présent, si uniquement révélateur de l’homme et de l’univers ; et, pourtant, un souffle – un souffle -suffit à l’éloigner et à l’effacer. »

Mais la Présence silencieuse qui engendre en nous cet espace de générosité, où nous nous recréons à sa ressemblance, quasi toujours se dissipe pour une raison qui nous appartient et qui n’est en fait autre que notre vanité.

Écoutons :

« Nous, nous pouvons – et Dieu sait que nous le faisons ! – nous pouvons constamment retomber de l’émerveillement qui nous délivre de nous-même à la complaisance qui nous rive à nous-même. Aussi bien, l’un appelle l’autre. Souvent, c’est le mouvement d’émerveillement où nous avons atteint à la grandeur et où nous nous sommes perdu de vue qui entraîne la complaisance en nous-même. Nous nous félicitons de cette réussite. Nous nous admirons d’avoir su si bien admirer et nous détruisons par là même le fruit de l’émerveillement parce que, au lieu de rester libéré dans le mouvement vers l’autre, nous collons de nouveau à notre vieux moi biologique et propriétaire. » (à suivre)